Un Etna bientôt ‘à l’islandaise’ ?

Tard dans la soirée de l’Épiphanie, des dizaines de randonneurs et de simples curieux ont tenté d’atteindre l’altitude de 1 360 mètres dans la Valle del Bove, là où la coulée de lave s’est pratiquement arrêtée En faisant cela, ils ne respectaient pas les ordonnances émises par les maires de Fornazzo et Milo. Ils ont été accueillis par la Guardia di Finanza. Vingt-et-une personnes ont été identifiées et déférées devant la justice pour violation des restrictions imposées par la préfecture de Catane et les arrêtés municipaux de plusieurs communes riveraines de l’Etna. Le parquet décidera s’il y a lieu d’engager des poursuites contre les contrevenants. Des pièces d’identité ont été demandées à certaines personnes surprises trop près de la coulée de lave au crépuscule, ainsi qu’à celles qui tentaient de rejoindre le front de lave en pleine nuit. Un groupe de sept personnes a notamment été interpellé alors qu’il arrivait de la haute Valle del Bove, probablement en provenance de Serracozzo, au-dessus du refuge de Citelli.

Suite aux protestations des guides – qui ont entamé un mouvement de grève – et et à la polémique qui est née suite à ces restrictions d’accès au volcan, les autorités ont réagi et la situation semble avoir évolué au cours des dernières heures. Une réunion a été organisée par le nouveau président du Parc de l’Etna et a rassemblé les différentes parties concernées. Il ressort de cette réunion une nouvelle approche du volcan ‘à l’islandaise’. Ainsi, la Préfecture sera invitée, dès les prochains événements liés au volcan, à identifier des « points d’observation facilement accessibles à tous et bien balisés d’où les visiteurs pourront avoir une « belle vue » sur le volcan en toute liberté. Sur ces points d’observation, les guides seront autorisés à accompagner des groupes de visiteurs plus près de la zone éruptive, à une distance qui variera en fonction de l’évolution de l’événement, mais que l’INGV, par exemple, a récemment estimée à 50 mètres.

Source : La Sicilia.

De telles mesures font sourire ceux qui, comme moi, ont connu l’époque où on pouvait naviguer librement sur l’Etna. Le tourisme de masse et l’appât du gain ont tout tué. Aujourd’hui, je reste à la maison et je regarde mes photos dans lesquelles la lave de l’Etna coule à quelques mètres de moi.

À noter que Boris Behncke (INGV Catane) a exprimé, à titre personnel, sa désapprobation devant les ordonnances promulguées par certaines communes de l’Etna. Il a été désapprouvé et lâché par l’Institut, y compris par le siège à Rome.

À titre personnel, je suis solidaire de Boris dont la compétence n’est plus à prouver et suscite probablement pas mal de jalousie. L’avalanche de restrictions sur l’Etna est une erreur et ne pourra que dissuader les visiteurs de se rendre sur le volcan sicilien en période éruptive. On parle de plateformes d’observation. J’ai des doutes sur  l’efficacité de cette solution. L’Etna n’est pas le Kilauea !

Ça chauffe sur l’Etna (Sicile) !

Un article paru dans le journal La Sicilia met le projecteur sur les dysfonctionnements qui accompagnent la gestion du Parc de l’Etna. L’UNESCO menace même de retirer le volcan de sa liste du patrimoine mondial. C’est pourquoi le journal a choisi un titre percutant : « Etna, « Parc bloqué » : l’UNESCO risque d’abandonner le volcan. »

Photo: C. Grandpey

L’article débute par un événement que j’ai mentionné sur ce blog le 4 octobre dernier : l’accès payant (5 euros) aux cratères Silvestri, une décision prise unilatéralement par le groupe Russo Morosoli qui gère également la Funivia dell’Etna après avoir racheté cette partie du volcan en 1997. Pour justifier sa décision, Russo Morosoli a indiqué qu’en avril 2025 il avait lancé une opération pour garantir la sécurité des touristes et informé tous les opérateurs qui les accompagnaient de la mise en place prochaine d’un accès réglementé.

Cet événement n’est qu’un exemple de l’anarchie qui règne autour de l’Etna. Beaucoup disent que Russo Morosoli « n’a pas entièrement tort.» Toutefois, la décision – sans aucune demande de permis ni notification préalables – d’imposer un droit d’entrée aux cratères Silvestri est très controversée. Néanmoins, quand Morosoli s’en prend au Parc de l’Etna, il reçoit une approbation quasi unanime, ainsi que la compréhension de ceux qui travaillent au sein du Parc. Selon eux et le journal La Sicilia, l’entité souffre d’« une lenteur pachydermique qui risque même de lui faire perdre son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO. »

Crédit photo: Parco dell’Etna

Il y a de nombreux dysfonctionnements au sein de l’Autorité du Parc, ainsi que des retards dans la mise en œuvre des procédures. » Actuellement, la direction du Parc est dans le flou. Le maire de Gravina di Catania devrait prendre ses fonctions prochainement, un poste pour lequel il a été nommé il y a quelques semaines. L’un des premiers problèmes à régler sera celui des employés du Parc. Le plan de recrutement prévoit 60 personnes, mais seul un tiers est en fonction. Par ailleurs, l’article de La Sicilia indique qu’il existe « des problèmes relationnels concrets et tangibles entre collègues, des conflits parfois violents, un manque de communication et même la plus élémentaire volonté de collaborer. Dans ce climat de ‘guerre des roses’, certains travaillent bien, mais ils sont contraints d’en faire plus que nécessaire pour compenser ceux qui ne font pas ce qu’ils devraient faire. »

Au vu de ces problèmes, il ressort qu’il faudrait un Parc « plus autoritaire », doté d’une « stratégie d’utilisation, notamment pour les zones sommitales, qui lui fait actuellement défaut. » En bref, le Parc de l’Etna est « un gratte-papier incapable même d’entretenir des relations avec l’UNESCO, ce qui compromet de fait sa reconnaissance. La perdre serait une honte, mais le problème, malgré mille rappels, semble avoir été sous-estimé. » La lettre de l’UNESCO, et certains des documents de gestion qui l’ont précédée, proposent des mesures correctives que la Parc aurait tout intérêt à prendre en compte..

Les guides font partie de ceux qui critiquent la gestion du Parc. « L’Etna est maltraité », a déclaré la présidente de l’Association des guides touristiques de Catane. « Au nord de l’Etna, il n’y a rien, et au sud, la désorganisation règne en maître. Les guides de randonnée écologistes sont encore plus conbatifs. Tous travaillent ensemble pour déterminer les mesures à prendre afin d’empêcher qu’une partie de l’Etna soit accessible au public en payant, comme cela est en passe d’être le cas avec les cratères Silvestri.

Source : La Sicilia.

NDLR : On peut raisonnablement penser que l’UNESCO ne va pas brutalement retirer l’Etna de sa liste du patrimoine mondial. L’organisation a surtout voulu adresser une mise en garde aux gestionnaires du Parc de l’Etna et attirer l’attention sur le grand nombre de dysfonctionnements. L’Union Européenne a utilisé une procédure identique à Pompéi il y a quelques années quand les fonds européens destinés aux fouilles et à la mise en valeur du site étaient détournés par la mafia napolitaine. Aujourd’hui, la situation s’est bien améliorée en Campanie ; on peut espérer qu’il en sera de même pour le volcan sicilien.

L’effondrement des Alpes (suite)

J’ai expliqué dans plusieurs notes sur ce blog que le réchauffement climatique provoque le dégel (on ne parle pas de fonte) du pergélisol dans l’Arctique, mais aussi dans nos montagnes où le permafrost (autre nom du pergélisol) de roche ne joue plus son rôle de ciment, ce qui génère des effondrements de plus en plus fréquents.

Les réseaux sociaux ont été inondés de vidéos spectaculaires le 10 septembre 2024 lorsqu’entre 30 000 et 40 000 m3 de roches se sont détachés du col de l’Encrenaz, dans le massif des Aiguilles Rouges, dans les Alpes françaises, avant de s’écraser 300 mètres plus bas, dans un nuage de poussière.

https://www.youtube.com/watch?v=i1swuZdbbFs

Cet éboulement est l’un des plus importants jamais enregistrés dans ce secteur, mais ce n’est pas le seul dans le massif alpin. Durant tout le mois d’août, les pages d’alpinisme sur les réseaux sociaux ont regorgé de vidéos d’éboulements dans les Alpes françaises, en particulier dans le massif du Mont-Blanc.

Les statistiques montrent que le record d’éboulements a été atteint en 2022, avec près de 300 événements de plus de 100 m3. En 2024, il y a eu moins d’effondrements. Le très fort enneigement de l’hiver a stabilisé les terrains. De plus, il n’y a pas eu pendant l’été 2024 d’épisodes caniculaires semblables à ceux de 2022 ou 2023.

Au mois d’août 2024, au moins quatre éboulements ont été filmés au niveau de la célèbre Aiguille du Midi, dont le téléphérique permet chaque jour à plus de 3 000 touristes de monter à 3 842 m d’altitude. J’ai emprunté le téléphérique en septembre 2018, alors qu’un effondrement s’était produit quelques semaines auparavant sur l’Arête des Cosmiques. Comme beaucoup, je me suis inquiété de l’avenir du téléphérique. Ludovic Ravanel, géomorphologue au CNRS, m’a rassuré et m’a fait remarquer que le site d’implantation des pylônes qui soutiennent les câbles n’était pas, au moins pour un temps, impacté par le réchauffement climatique. Les soubassements sont sous haute surveillance et équipés de capteurs qui alerteraient à la moindre anomalie. Ludovic Ravanel explique que la zone sous l’Aiguille du Midi est relativement active. Elle est aussi très visible, donc il est normal d’avoir beaucoup d’informations sur ce secteur. Sur la partie médiane, la roche est très fracturée, et se situe dans une tranche altitudinale qui est favorable au dégel du permafrost. Ce dernier se dégrade et les étés sont de plus en plus secs et chauds, donc il y a un retrait des masses de glace qui maintiennent la roche. La construction du téléphérique de l’Aiguille du Midi date des années 1950. C’était une bonne idée d’un point de vue de la sécurité car au sommet la température du permafrost est très basse et l’ensemble est stable.

 

Photo: C. Grandpey

A cause du réchauffement climatique et des effondrements, les guides de haute montagne ont été contraints d’adapter leurs pratiques et de modifier leurs courses. Les statistiques du PGHM montrent que les opérations de secours en haute montagne n’ont pas augmenté. Elles représentent environ 2 % des interventions depuis des années. Cela signifie que l’ensemble des alpinistes ont su s’adapter à cette nouvelle situation. En particulier, les guides ont modifié les saisonnalités, en privilégiant certaines courses au printemps. Il y a également une adaptation géographique qui a obligé à suspendre certains grands itinéraires à certaines périodes, comme sur l’Arête des Cosmiques ou dans le couloir du Goûter, pour l’accès au Mont-Blanc. Faute de courses en haute montagne, beaucoup de guides reviennent aux origines du métier, où le guide avait très souvent une deuxième activité, ce qui est de plus en plus le cas aujourd’hui.

À côté des éboulements à haute altitude, des phénomènes semblables peuvent produire des risques jusque dans les vallées. Ils sont d’origine glaciaire et périglaciaire. En 2017, dans le canton des Grisons (Suisse), 3,1 millions de mètres cubes se sont détachés du Piz Cengalo et sont tombés sur un glacier. Pulvérisé, ce dernier s’est transformé en eau qui, mélangée à la roche, a provoqué une lave torrentielle qui a atteint le village de Bondeau, à 6 km de là. Une centaine de bâtiments ont été détruits, et huit randonneurs ont été tués. J’ai décrit cet événement dans plusieurs notes comme celle publiée le 25 septembre 2018.

Effondrement sur le Piz Cengalo en 2011 (extrait d’une vidéo diffusée sur YouTube)

Source : France 24.

Ile de la Réunion : le Préfet et l’accès aux éruptions

Le 6 octobre 2023, le préfet de la Réunion, invité du journal télévisé de Réunion La 1ère, a dressé un bilan un an après sa prise de fonction. Il a en particulier abordé la question de l’accès au Piton de la Fournaise en période d’éruption. Voici l’intégralité de sa déclaration :

« Je suis sensible aux remarques des Réunionnais qui disent qu’autrefois on pouvait aller près de l’éruption. C’est un gros travail que le sous-préfet de Saint-Benoît, Michaël Mathaux, est en train de faire en écoutant tous les interlocuteurs et en regardant ce qui se passe ailleurs comme en Islande et à Hawaï. Il peut y avoir une évolution sur la réglementation mais ça ne sera pas la grande révolution. Je pense à l’accès aux tunnels de lave en partie basse qui est aujourd’hui interdit, ou encore à la possibilité d’être accompagné dans certaines parties de l’Enclos lorsque l’éruption est ailleurs. Mais je ne ferai rien qui mette la vie d’une personne en jeu ».

Source : Réunion La 1ère.

La déclaration du Préfet appelle plusieurs remarques. Le problème de l’accès au volcan se pose essentiellement en période d’éruption. Le reste du temps, des sentiers bien balisés permettent de déambuler dans l’Enclos et même d’atteindre la lèvre du célèbre cratère Dolomieu. Par contre, dès que le volcan se manifeste, le portail de l’Enclos est systématiquement fermé. Jusqu’à présent, toutes les solutions d’accompagnement de potentiels visiteurs auprès des coulées de lave ont été refusées par la Préfecture.

Le Préfet actuel fait allusion à l’Islande et à Hawaii qui permettent aux touristes de s’approcher au maximum – lorsque la sécurité le permet – de l’événement éruptif. Il faut reconnaître que la morphologie du Piton de la Fournaise est très différente de celle de la Meradalir ou de la Geldingadalir islandaises qui, comme leur nom l’indique, sont des vallées faciles d’accès, sans difficultés techniques majeures.

A Hawaii, les touristes peuvent admirer l’éruption depuis des belvédères prévus autour du cratère sommital, mais l’autorisation d’approche des coulées de lave est très rare. Par exemple, personne n’a pu les approcher pendant la grande éruption de 2018. L’approche est possible, mais pas trop près, lorsque la lave pénètre dans l’océan mais, là aussi, les autorités assurent au maximum la sécurité des visiteurs. Il faut ajouter que le littoral hawaiien est moins tourmenté et plus facile à parcourir que certains sites éruptifs de la Réunion

A la Réunion, il faut que l’éruption soit visible depuis la lèvre de l’Enclos pour que les gens puissent profiter du spectacle. La seule solution permettant une approche du site éruptif serait l’accompagnement de petits groupes par des guides de montagne accrédités et possédant une formation adéquate, un peu comme cela se faisait avec les guides de l’Etna dans les années 1990-2000, ou même sur le Stromboli, avant que le sacro-saint principe de précaution passe par là et ferme les portes un peu partout.

Il faut comprendre la position du Préfet. S’il donne le feu vert aux visites accompagnées et que tout se passe sans accroc, il n’y aura pas de problème. Par contre si un accident se produit avec la blessure grave, voire la mort, d’un touriste, tout le monde se tournera vers le Préfet et on l’accusera d’avoir autorisé l’accès à l’éruption. C’est bien connu, en France dès que quelque chose ne va pas, on fait la chasse aux responsables !

Le cratère Dolomieu (Photo: C. Grandpey)

De belles coulées, mais interdites d’accès (Photo: C. Holveck)