Réchauffement climatique : faut-il interdire l’accès aux glaciers et à la haute montagne ?

Suite à l’effondrement du glacier de la Marmolada (11 morts) et à la canicule qui s’est abattue sur la France, la montagne fond comme neige au soleil, les glaciers reculent de plus belle et les chutes de rochers menacent les alpinistes. Dans le sillage de ce cortège d’événements, certains se demandent si l’accès à la haute montagne devrait être interdit.

De toute évidence, nous n’en sommes pas encore là. Pour la population alpine, la montagne est symbole de liberté et doit le rester, mais pour combien de temps? Comme je l’ai indiqué dans des notes précédentes, les courses en haute montagne ont perdu de leur charme à cause du danger potentiel et certaines d’entre elles, décrites par Gaston Rebuffat dans les années 1950, ne sont plus envisageables.

La course la plus populaire est sans aucun doute l’ascension du Mont Blanc. Il suffit de voir le nombre de personnes qui, telles des fourmis processionnaires, se lancent à l’assaut du sommet. Cette ascension est, elle aussi, menacée. Des éboulements se produisent de plus en plus fréquemment dans le Couloir du Goûter qui était déjà baptisé « couloir de la mort » quand je l’ai parcouru dans les années 1980. Aujourd’hui, cette appellation est tellement justifiée que le 13 juillet 2022, les compagnies de guides de Chamonix et St Gervais ont décidé de ne plus accompagner l’ascension du toit de l’Europe, temporairement et à titre préventif. Il est vrai qu’un record de température (10,4°C) a été enregistré fin juin juste sous le sommet. Sur cette vidéo, vous aurez un aperçu des chutes de blocs dans le Couloir du Goûter:

https://twitter.com/i/status/1547912931068628992

Malgré l’absence de guides et les mises en garde des autorités de Haute -Savoie, l’ascension du Mont Blanc n’est pas interdite et il y a toujours des volontaires pour jouer à la roulette russe. Cela incite le maire de Saint-Gervais à envisager la fermeture du refuge du Goûter situé à 3.850 m d’altitude, comme il l’ a déjà fait en juillet 2015, face à des risques de drame comparables sur cette voie. Il regrette de voir des alpinistes urbains désireux de « faire le Mont Blanc » à tout prix, quelles que soient les conditions de sécurité. Le premier magistrat a toujours à l’esprit le 22 juin 2022, quand un alpiniste de 73 ans a perdu la vie dans ce même Couloir du Goûter, victime d’un autre éboulement.

La cause de telles chutes de blocs est facile à comprendre. Sous l’effet de la chaleur, le permafrost qui assure la cohésion et la stabilité des parois dégèle et déclenche des effondrements. La situation est encore plus grave en 2022 car la précocité de la canicule qui n’a jamais été aussi flagrante. Les glaciologues font remarquer que glaciers alpins étaient moins endommagés à la fin du mois d’août 2021 qu’au début du mois de juillet 2022.

Dans ce contexte extrême, l’éventualité d’une interdiction d’accès aux glaciers et à la haute montagne a refait surface. Elle est redoutée, mais la plupart des acteurs pensent qu’une telle décision serait une aberration. Les statistiques montrent qu’il n’y a pas d’explosion d’accidents de montagne en France en 2022; il n’y adonc pas de véritable raison d’interdire la haute montagne. Si l’approche du Mont Blanc est fortement déconseillées par les guides, il y a encore de nombreux autres itinéraires à effectuer. Soit dit en passant, les guides n’apprécient pas particulièrement l’ascension du Mont-Blanc dans sa formule actuelle, avec des processions d’alpinistes. Les compagnies de guides cherchent à vendre une expérience de haute montagne davantage que l’ascension spécifique d’un sommet.

De toute façon, réchauffement climatique ou pas, il y a toujours un risque en montagne. On sait qu’il coûterait moins cher à l’Etat de fermer la haute montagne que de surveiller certaines portions. C’est pour cela que l’on craint à Chamonix une interdiction totale de l’alpinisme, au nom du sacro-saint principe de précaution. Les guides essayent de dialoguer au maximum avec les pouvoirs publics pour éviter d’en arriver à des arrêtés préfectoraux interdisant l’accès généralisé aux glaciers.

Le 9 février 1999, une avalanche a tué 12 personnes dans le hameau de Montroc à Chamonix. Suite à ce drame, le préfet de Haute-Savoie a pris un arrêté pour interdire la pratique du ski hors piste, de la randonnée à raquettes et de l’alpinisme hors des domaines aménagés. Vingt-trois ans plus tard, seules les 250 à 300 ascensions par jour du Mont-Blanc par la voie du Goûter sont pour l’instant menacées, avec une fin de haute saison estivale avancée d’un gros mois par rapport à 2021.

Le maire de Saint-Gervais tient à relativiser la perte économique et touristique entraînée par la situation actuelle et en particulier la décision des guides d’abandonner l’accompagnement sur le Mont Blanc. Il estime qu’il y a entre 50.000 et 100.000 visiteurs quotidiens l’été dans la vallée de Chamonix. Pour faire face aux nouvelles conditions imposées par le réchauffement climatique, il propose de repenser le calendrier estival de l’alpinisme, au sortir de la saison 2022. Selon lui, il va falloir s’adapter à la nature et l’idéal serait de démarrer la saison vers mi-mai, avant d’effectuer une pause en juillet-août et de reprendre en septembre. Le problème, c’est qu’il existe un vrai divorce entre le business du Mont-Blanc et les besoins réels de la montagne d’ouvrir plus tôt. En effet, la compagnie du Mont-Blanc – qui gère les remontées mécaniques – ne souhaite pas décaler sa saison de la sorte… Les négociations promettent d’être rudes!

 Les glaciers alpins seront-ils un jour interdits ? (Photo: C. Grandpey)

Conflit entre principe de précaution et intérêts touristiques à Vulcano (Iles Eoliennes)

La situation actuelle sur l’île éolienne de Vulcano (Sicile) illustre parfaitement le conflit entre le principe de précaution décidé par les autorités et les intérêts touristiques défendus par les habitants.

Dans une lettre adressée à différentes institutions (Protection Civile, INGV, Région Sicile, Commune de Lipari), le Comitato Spontaneo Vulcano qui rassemble les principaux acteurs économiques de l’île dresse un tableau très pessimiste de la situation actuelle imposée par les mesures de sécurité et demande aux autorités que des allègements soient mis en place pour la prochaine saison estivale.

Au début de sa lettre, le comité explique que les ordonnances émises par le maire de Lipari ont un effet désastreux sur l’île de Vulcano. Il apprécie le fait que les autorités compétentes se préoccupent de la santé et de la sécurité de la population, mais constate que ces mesures ont « des répercussions préjudiciables au bien-être économique et social de l’île. » Les touristes visitent les Iles Eoliennes, mais très peu s’arrêtent à Vulcano pour séjourner dans des hôtels et des chambres d’hôtes. On ne compte plus les annulations de réservations.
A cause des mesures prises depuis près d’un an maintenant et des pertes économiques qui ont suivi, les habitants de Vulcano craignent que leurs revenus ne suffisent plus à répondre aux besoins des familles hors saison. Ils regrettent aussi la publicité négative et alarmiste répandue par les médias qui ont oublié les conséquences pour ceux qui vivent sur l’île,

La lettre rappelle les mesures imposées en décembre 2021 à la population de Vulcano lorsque les scientifiques ont détecté de dangereuses émissions de CO2, SO2 et H2S avec l’obligation pour certaines personnes d’évacuer leurs maisons et d’aller vivre chez des parents ou dans des hôtels, avec des compensations financières qui ont été très longues à arriver. .

Parallèlement à ces mesures, les contrôles se sont intensifiés, avec la promesse de placer des détecteurs de gaz dans les endroits les plus sensibles, dans les habitations et les structures touristiques, en sachant que certains ne sont jamais arrivés. Deux stations de mesures ont été installées (l’une d’elles ne fonctionne pas), et un test d’évacuation a été effectué pour lequel des milliers d’euros ont été dépensés. La sécurisation des jetées de secours a été promise, ainsi que l’aménagement des routes menant aux espaces, indispensables en cas d’urgence, mais ces travaux restent inachevés. Le Comité voudrait savoir comment ont été utilisés les cinq millions alloués à l’époque, ainsi que les dix millions destinés à ces derniers travaux.
Après l’urgence du début 2022, les bulletins quotidiens et hebdomadaires émis par l’INGV, l’ARPA et ISPRA ont révélé le retour à des valeurs et des niveaux stables et absolument pas
alarmants. Malgré cela, l’ascension du volcan interdite en octobre 2021 se poursuit de nos jours, avec le risque d’une amende de 500 euros pour les contrevenants.
Le Comité souligne (NDLR: avec raison semble-t-il) que de nombreux touristes ne sont pas au courant de cette disposition, étant donné la très mauvaise signalisation de l’interdiction. Là encore, pourquoi ne pas avoir remplacé l’interdiction par l’ascension du volcan avec des guides volcanologiques professionnels les jours où les conditions géophysiques et météorologiques le permettent (NDLR: comme cela se fait à Stromboli).

À ce jour, Vulcano est une île partiellement interdite. [Suite à la décoloration de l’eau de mer], la Baia di Levante a été grossièrement fermée avec du ruban de chantier rouge et blanc, et (plus récemment et uniquement pour une entrée de la plage) avec des barrières sans aucune indication. Malgré l’ordonnance qui rappelle l’interdiction, la plage grouillait de touristes enfreignant la loi, avec des risques pour leur santé, bien qu’aucune maladie n’ait été signalée.

Le Comité regrette que l’interdiction d’accès à cette plage s’appuie sur la constatation d’un phénomène (la décoloration de l’eau de mer) qui se produit ponctuellement à Vulcano et qui n’a rien de particulièrement alarmant. De plus, la température, le pH, et les paramètres physico-chimiques mesurés le 26 mai 2022 n’ont rien révélé d’inquiétant. De nombreux habitants de l’île rappellent que de plus importantes quantités de fumerolles ont été observées sur la plage et sur le volcan dans les années 1980 et 1990; à cette époque, la vie des habitants et des touristes s’est poursuivie normalement. Il existe d’innombrables photos de la plage prises au cours des années passées montrant une mer décolorée comme aujourd’hui. Selon le Comité, « ce phénomène n’est nouveau que pour ceux qui ont décidé d’exploiter politiquement et médicalement l’urgence au détriment de la population. »

Le Comitato Spontaneo Vulcano ne critique absolument pas les conclusions scientifiques des autorités compétentes. Il demande seulement une gestion des mesures d’urgence qui permette aux habitants de continuer à vivre et nourrir leurs enfants.

Ainsi, les interdictions pures et simples pourraient être remplacées par le positionnement d’opérateurs spécialisés qui suivraient l’évolution de l’activité volcanique et alerteraient la population en cas d’urgence réelle et immédiate.

Le Comité ne comprend pas la position de « la Protection Civile qui pousse vers la fermeture totale de l’île ». « Les volcanologues ont confié leur surprise devant une mesure qu’ils jugent douteuse, exagérée et extrêmement contraire à l’éthique. »

Source : Eolie News.

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On peut comprendre la position des autorités siciliennes qui ne voudraient pas que la situation volcanique dégénère au coeur de la saison estivale, quand Vulcano est envahie par des milliers de touristes. N’oublions pas que certains scientifiques italiens ont failli aller en prison pour ne pas avoir suffisamment mis en évidence le risque sismique dans une autre région du pays.

On peut aussi comprendre le point de vue des habitants de l’île qui sont fortement pénalisés par les interdictions. A leurs yeux, les mesures effectuées par les scientifiques n’ont rien d’alarmant et ne justifient pas l’abondance d’interdictions. Il est vrai qu’aucune interdiction n’a été prononcée dans les années 1990 quand le cratère de la Fossa a connu une montée en température très semblable à celle d’aujourd’hui…

Vous trouverez l’intégralité de la lettre du Comitato Spontaneo Vulcano en cliquant sur ce lien :

https://www.giornaledilipari.it/vulcano-tra-proibizionismo-e-misure-non-attuate-il-comitato-chiede-spiegazioni/

Photo: C. Grandpey

La parole aux habitants de Vulcano (Iles Eoliennes / Sicile)….

Suite aux interdictions à répétition mises en place sur l’île de Vulcano, les propriétaires des infrastructures touristiques sont très inquiets car la saison estivale approche à grands pas. La dernière ordonnance du maire de Lipari interdisant pendant 15 jours au moins l’accès à la plage de Levante fait grincer les dents. Elle s’ajoute à l’interdiction d’accès au cratère de la Fossa et aux bains de boue. Selon les habitants de Vulcano, « le cratère nous fait vivre, l’Etat nous laisse mourir ».

On peut lire dans le communiqué diffusé à l’issue d’une réunion du “Comitato Spontaneo Vulcano” – qui réunit les habitants de l’île – que ces derniers « se retrouvent face à des circonstances d’une difficulté extrême à un moment délicat comme le début de la saison estivale, seule période où la population locale parvient à réunir le strict minimum pour survivre tout au long de l’année. »
L’ordonnance du 28 mai 2022 interdit l’accès à la plage d’eau chaude de Levante, « l’une des zones qui ont historiquement caractérisé la beauté de l’île ; un endroit où nous avons grandi en nous baignant dans des eaux thermales qui n’ont en aucun temps endommagé notre santé, ni celle des millions de touristes qui, depuis de nombreuses décennies, ont bénéficié de ce merveilleux cadeau de la nature. Du jour au lendemain, sans donner de raisons claires à cette mesure, les habitants de l’île sont privés de l’un des sites qui attirent les voyageurs des cinq continents, sans que des relevés institutionnels montrent la variation de l’activité géophysique dans la zone concernée par l’ordonnance en question. Depuis des années, la couleur de la mer prend parfois une couleur laiteuse qui, ces dernières semaines, est présentée dans les médias comme une nouveauté surprenante qui légitime la mise en place de mesures drastiques, tout en créant un alarmisme inutile qui dissuade de visiter ce site du patrimoine mondial de l’UNESCO.« 

On peut lire également dans le communiqué du “Comitato Spontaneo Vulcano”: « Plutôt que de chercher des solutions qui feraient cohabiter les mesures sanitaires avec le bien-être social et économique de la population locale, les autorités ont pris le chemin d’une interdiction aveugle qui ne tient pas compte des problèmes et des besoins des insulaires. Par exemple, la mise en place de personnel et d’infrastructures capables de surveiller jour après jour l’évolution de l’activité volcanique et d’avertir la population en cas d’urgence réelle serait une voie plus réaliste que l’étranglement de l’île. »

Le Comité regrette que « la Protection civile (qu’on ne voit presque plus sur l’île) pousse à la fermeture de l’île, tandis que les volcanologues qui effectuent au quotidien leur indispensable travail de prospection ont confié leur étonnement à divers habitants devant une mesure qu’ils jugent inutiles. »
Une autre préoccupation des Éoliens concerne l’image de Vulcano au niveau médiatique. Suite à la dernière ordonnance, de nombreux journaux ont titré « Baignade interdite à Vulcano », alors que l’île offre plusieurs autres belles plages dont l’accès est autorisé.

Source: Eolie News.

L’accès au cratère de la Fossa est interdit…

…mais on peut toujours visiter celui de Vulcanello…

(Photos : C. Grandpey)

La menace de l’érosion côtière en France

Les glaciers et la banquise fondent et la dilatation thermique des océans n’arrange rien. Au final, le réchauffement climatique entraîne une hausse rapide du niveau des océans. Elle est même parfois – comme en Nouvelle Zélande – plus rapide que le prévoyaient les scientifiques.

Le site web de la radio France Info explique qu’en France, le gouvernement a publié la liste des 126 communes (métropole et outre-mer) qui devront s’adapter en priorité à l’érosion du littoral. Les maires devront réaliser des cartes du risque de recul du littoral à 30 ans et 100 ans. Une telle carte servira de base à de nouvelles règles d’aménagement du territoire allant jusqu’à des interdictions de construire. La liste actuelle de 126 communes sera révisée au moins tous les neuf ans. La majorité des communes menacées sont situées sur les côtes de l’Atlantique et de la Manche.

Selon les chiffres officiels, 864 communes sont « plus particulièrement vulnérables » aux submersions marines, autrement dit à des phénomènes d’inondation temporaire des zones côtières par la mer. Ce type d’événements est amené à se multiplier, en particulier au moment des tempêtes conjuguées aux grandes marées. La hausse du niveau de la mer provoquée par le réchauffement climatique ne fera qu’exacerber ces événements. Les études montrent que 1,5 million d’habitants vivent dans ces zones inondables littorales.

Dans les zones exposées à l’horizon de 30 ans, les nouvelles constructions seront interdites, mais avec des exceptions pour l’extension de bâtiments existants ou l’installation de services publics et de nouvelles activités économiques nécessitant la proximité immédiate de la mer.

Les zones à l’horizon 100 ans restent constructibles, avec à terme une obligation de démolition quand la menace se rapprochera.

Certains responsables locaux s’interrogent sur les nouvelles contraintes imposées aux plans locaux d’urbanisme et pointent du doigt des questions de financement, sans oublier le problème de dépréciation des biens qui interviendra forcément dans la bande menacée.

La situation actuelle avec la rapidité de la hausse du niveau des océans montre, une fois de plus, la nécessité et de prévoir dès à présent le réaménagement de certaines zones, ce qui inclura forcément la relocalisation de certaines zones habitées. C’est un problème à l’ordre du jour dans la région de Lacanau (Gironde).

En cliquant sur ce lien, vous verrez un document très intéressant qui accompagne le reportage de France Info:

https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/montee-des-eaux/en-france-la-crise-climatique-est-la-immersion-dans-ces-villes-menacees-par-la-monteedeseaux.html

 

Carte montrant les zones menacées par la montée des eaux

L’immeuble ‘Le Signal’ à Soulac-sur-Mer (Gironde) a dû être vidé de ses habitants (Photo: C. Grandpey)

Erosion de la falaise à Talmont -sur-Gironde (Photo: C. Grandpey)

Enrochements à Lacanau (Gironde) et Le Prêcheur (Martinique) : de fragiles remparts contre l’action des vagues (Photos: C. Grandpey)