Cérémonie d’adieu en Islande // Farewell ceremony in Iceland

Le 24 juillet 2019, j’ai écrit une note intitulée «Avis de décès», car elle annonçait la mort de l’Okjökull – également appelé Ok – un glacier islandais victime du réchauffement climatique. Il était prévu d’inaugurer la pose d’une plaque commémorative en lettres dorées, rédigée en islandais et en anglais, le 18 août 2019 sur le site de l’Okjokull, dans la partie ouest de l’île.
La cérémonie a effectivement eu lieu le 18 août, en présence de nombreuses personnes. La plaque a été apposée à l’emplacement du glacier. La Première Ministre islandaise était présente à la cérémonie. Elle a déclaré: « À Ok, les prévisions des scientifiques concernant les conséquences du réchauffement planétaire se sont matérialisées. Au train où vont les choses, d’autres glaciers disparaîtront dans les années et les décennies à venir. C’est pourquoi je considère ce moment comme un événement symbolique pour l’Islande, mais aussi pour le monde entier. »
Après la cérémonie, la plupart des invités se sont rendus à l’endroit où se trouvait le glacier. Il y a cinq ans, il a été décidé que Ok ne pouvait plus être qualifié de glacier. À son apogée, en 1900, il mesurait environ 15 kilomètres carrés avant de ne plus couvrir que 0,7 km2 en 2012 et de se réduire encore davantage depuis cette année-là. Les scientifiques soulignent que c’est est la conséquence de la crise climatique et que d’autres glaciers islandais sont en train de reculer rapidement.
Source: Iceland Monitor.

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On July 24th, 2019, I wrote a post entitled « Orbituary » because it announced the death of Okjökull – also called Ok – an Icelandic glacier killed by global warming. A commemorative plaque in gold letters written in Icelandic and English was expected to be inaugurated on August 18th, 2019 on the Okjokull site, in the western part of the island

The memorial service did take place on August 18th, attended by numerous people. The plaque was placed where the glacier used to be. The Icelandic Prime Minister was present at the ceremony. She declared: “At Ok, the predictions of scientists regarding the consequences of global warming have materialized. If the development continues, more glaciers will disappear in coming years and decades. This is why I regard this moment today as a symbolic event for Iceland and, in fact, the whole world.”

Following the ceremony, most of the guests hiked up to the place where the glacier used to be. Five years ago, it was declared that Ok no longer qualified as a glacier. At its largest, in 1900, it measured about 15 square kilometres, but had diminished to 0.7 km2 in 2012, and has become even smaller since then. Scientists point out that this is the result of the climate crisis and that other Icelandic glaciers are fast retreating.

Source : Iceland Monitor.

Vue du Glacier Ok, ou ce qu’il en reste (Crédit photo: Iceland Monitor)

L’inquiétante fonte des Alpes

Tignes (Savoie) n’a vraiment pas de chance! Après l’arrivée ratée du Tour de France à cause de la grêle à Val d’Isère, une autre mauvaise nouvelle a frappé la station de ski. En raison des fortes températures qui l’affectent depuis le début de l’été, le domaine skiable du glacier de la Grande Motte est fermé jusqu’à l’automne. C’est la décision prise le 25 juillet par l’exploitant des remontées mécaniques. Initialement, le ski d’été était programmé jusqu’au 4 août. Mais les deux canicules de ces dernières semaines ne permettent plus de réunir des conditions de sécurité et de glisse suffisantes. Il n’y a plus de neige à travailler. Des crevasses se forment. C’est la première fois que Tignes ferme son domaine de ski d’été de manière si anticipée. Toutefois, le glacier reste accessible jusqu’au vendredi 30 août aux promeneurs qui peuvent s’y rendre en empruntant le téléphérique ou le funiculaire.
Situé à 2.600 mètres d’altitude sur le domaine skiable de la station de Tignes, le glacier avait ouvert ses pistes le 22 juin. La réouverture du glacier aux skieurs est prévue pour le 28 septembre si les conditions météo le permettent. En 2018, l’ouverture s’est faite avec du retard, ce qui représentait un problème pour les entraînements de l’équipe de France de ski alpin.

Ce n’est pas la seule nouvelle inquiétante pour les Alpes qui ont subi les assauts de deux vagues de chaleur jamais observées jusqu’à présent. A plusieurs reprises, l’isotherme 0°C a flirté avec les 4800 mètres, la hauteur du Mont Blanc. Inutile de dire que les glaciers et le permafrost de roche qui assure la stabilité des parois ont pris un sacré coup. A Chamonix, les guides de haute montagne sont très inquiets.

Dans le massif du Mont Blanc, de plus en plus d’ascensions mythiques deviennent périlleuses voire impossibles. En 2005, dans la foulée de la canicule de l’été 2003, l’emblématique pilier Bonatti s’est effondré, emportant avec lui 292 000 mètres cubes de roche et tout un pan de l’alpinisme alpin. Les écroulements se poursuivent et se multiplient. Au cours de l’été 2018, une partie de l’arête des Cosmiques s’est effondrée elle aussi. Les courses de neige sont devenues aléatoires et les guides ne peuvent plus établir de planning fiable avec leurs clients. Il n’y a pas si longtemps, l’ouvrage de Gaston Rebuffat « Les 100 plus belles courses dans le Massif du Mont Blanc » publié en 1973 était encore la Bible des guides de Chamonix. En moins d’un demi-siècle, la grande majorité de ces courses ont été ‘affectées’ par le réchauffement climatique. 26 sont ‘très affectées’, et trois n’existent plus du tout. Les périodes pendant lesquelles les itinéraires de haute montagne peuvent être escaladés dans de bonnes conditions l’été tendent à devenir moins prévisibles.

Las alpinistes savoyards expliquent que grimper a toujours été un sport dangereux, avec une part de risque, avec les chutes de pierres ou de séracs, mais ces phénomènes se multiplient.

Les vieux guides s’inquiétaient encore récemment de trouver au printemps des conditions de fin août : crevasses visibles, moins de neige sur le glacier ou dans les faces nord privées de soleil.

Comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, la Mer de Glace, glacier mythique des Alpes, est en train d’agoniser. L’eau ruisselle en surface comme en profondeur. En trois jours de marche, une équipe de guides a repéré une multitude de déchets vomis par le glacier, boîtes de conserve rouillées au graphisme années 1950 ou un vieux ski des années 1990. Triste fin de vie…

La Mer de Glace n’est plus qu’un ruban de débris

La grotte de glace s’enfonce et recule davantage chaque année

(Photos: C. Grandpey)

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Personne n’en a beaucoup parlé, mais ce qui s’est passé hier après-midi à Val d’Isère sur la route du Tour de France est à mettre en relation avec le réchauffement climatique et la canicule de ces derniers jours. On a eu affaire à une « goutte froide » qui appartient à des phénomènes météo d’altitude qui influencent le temps. Comme l’explique très bien le site Internet La Chaîne Météo, la goutte froide est une poche d’air froid à quelques 5400 mètres au-dessus de nos têtes. Sa présence entraîne souvent un conflit de masse d’air entre la surface du sol et ce qui se passe en altitude. En l’occurrence, le conflit s’est établi entre l’air très chaud au niveau du sol et une masse d’air beaucoup plus froide, phénomène encore accentué en zone de haute montagne. Cela se traduit par une instabilité importante avec des pluies et des orages sur la zone concernée avec, comme dans le cas présent, la présence de grêle.

Le glacier Pichillancahue (Volcan Villarrica / Chili) // Pichillancahue glacier (Villarrica Volcano / Chile)

Le Villarrica est le volcan le plus actif du sud Chili. Vous pourrez voir ci-dessous deux images du volcan acquises par le système Advanced Land Imager sur le satellite EO-1 de la NASA les 22 février et 5 mars 2015, avant et après l’épisode éruptif du 3 mars. Le Villarrica,  stratovolcan qui culmine à  2 582 mètres, est habituellement recouvert de glaciers sur une surface de 30 kilomètres carrés. Le 3 mars 2015, l’éruption a envoyé un panache avec des retombées de cendre sur le glacier Pichillancahue, sur les flancs N et E du volcan, où de petits lahars ont été observés par la suite dans ravines. Les pentes occidentales du Villarrica sont parcourues d’innombrables ravines empruntées par la lave et les lahars. Plus loin, le volcan est entouré de forêts; la région est un parc national.
Au cours des récentes éruptions, les coulées de lave ont fait fondre les glaciers et ont généré des lahars qui se sont déplacés à une vitesse de 30 à 40 km / heure en direction du Lago Villarrica et du Lago Calafquéen (en bas à gauche).

A côté des éruptions, le changement climatique affecte aussi les glaciers du sud Chili. Ainsi, les mesures sur le terrain ont montré que le front du glacier Pichillancahue sur le Villarrica a reculé de 500 mètres depuis 2002.

Le Villarrica n’est pas une exception. La plupart des glaciers du sud Chili ont reculé et ont perdu de leur volume au cours des dernières décennies en raison du réchauffement de la planète et de la diminution des précipitations. Cependant, les fluctuations de certains glaciers sont directement associées à l’activité effusive et géothermale car ils se trouvent sur des volcans actifs largement répandus dans la région. Afin d’analyser ces effets, un programme d’études glaciologiques et géologiques a été réalisé sur le Villarrica.
Entre 1961 et 2004, on a observé une perte de glace de 0,81 ± 0,45 m par an et la réduction annuelle de la surface du glacier Pichillancahue a atteint 0,090 ± 0,034 km² entre 1976 et 2005. L’épaisseur de la glace a également été mesurée, avec un maximum de 195 mètres La structure interne de la glace présentait une certaine complexité en raison de la présence de couches de cendres et de pierre ponce intra et supraglaciaires, réduisant la capacité de réflexion du sol. La glace atteint un volume d’eau équivalent à 4,2 ± 1,8 km³, ce qui est beaucoup plus faible et plus précis que les estimations précédentes. Ces estimations permettront de mieux apprécier le risque de lahar sur le Villarrica..

Source : NASA, Proyecto Observación Volcán Villarrica (POV).

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Villarrica is the most active volcano of South Chile. It is pictured here below in two images acquired by the Advanced Land Imager on NASA’s EO-1 satellite on February 22nd and March 5th, 2015. The 2,582-metre stratovolcano is usually mantled by a 30-square-kilometre glacier field, most of it amassed south and east of the summit in a basin made by a caldera depression.The 3 March 2015 eruption sent a plume which spread ash on the Pichillancahue  glacier around the N and E flanks of the volcano where small lahars were later observed in drainages. The western slopes of Villarrica are streaked with innumerable gullies, the paths of lava and lahars. Farther away, the volcano is surrounded by forests; the area is a national park.

During the recent eruptions, lava flows melted glaciers and generated lahars that spread at speeds of 30–40 kilometres per hour toward Lago Villarrica and toward Lago Calafquéen (lower left).

In addition to the eruptions, climate change also affects glaciers in southern Chile. Thus, field measurements have shown that the Pichillancahue glacier front on Villarrica has retreated by 500 metres since 2002.
Villarrica is no exception. Most glaciers in southern Chile have retreated and lost volume in recent decades as a result of global warming and reduced precipitation. However, fluctuations in some glaciers are directly associated with effusive and geothermal activity which occur on active volcanoes that are widespread in the region. In order to analyze these effects, a program of glaciological and geological studies was carried out on Villarrica.
Between 1961 and 2004, an ice loss of 0.81 ± 0.45 metres per year was observed and the annual reduction in Pichillancahuay glacier surface area was 0.090 ± 0.034 km² between 1976 and 2005. The thickness of the ice was also measured, with a maximum of 195 meters The internal structure of the ice had a certain complexity because of the presence of layers of ash and pumice, reducing the capacity of reflection of the soil. Ice reaches a volume of water equivalent to 4.2 ± 1.8 km³, which is much smaller and more accurate than previous estimates. The latest estimates will help to better assess the risk of lahar on Villarrica.
Source: NASA, Proyecto Observación Volcan Villarrica (POV).

Le Villarrica avant et après l’éruption du 3 mars 2015 (Crédit photo : NASA)

Les limites du glacier Pichillancahue-Turbio sont indiquées en noir (2005) et en pointillé (1976).

Photos illustrant le recul glaciaire sur le Villarrica (Source : POV)

Le Snæfellsjökull (Islande) : un glacier en péril // A glacier at risk

Le Snæfellsjökull (1446 m) est un stratovolcan coiffé par un glacier, dans la partie occidentale de la péninsule de Snæfellsnes en Islande. La montagne est l’un des sites les plus célèbres du pays, principalement à cause du roman Voyage au centre de la Terre (1864) de Jules Verne, dans lequel les protagonistes trouvent l’entrée d’un passage menant au centre de la terre. Le Snæfellsjökull a inspiré l’imagination d’autres écrivains, comme l’auteur islandais Halldór Laxness, Prix Nobel de Littérature, dans son roman Kristnihald undir Jökli (1968), publié en français sous le titre Úa ou Chrétiens du glacier.

En août 2012, pour la première fois de son histoire, le sommet du Snæfellsjökull avait perdu sa calotte de glace (voir ma note du 2 septembre 2012). En raison du réchauffement climatique, le glacier recule rapidement depuis 25 ans. Selon un glaciologue du Met Office islandais, si la tendance actuelle se poursuit, il aura pratiquement disparu vers le milieu de ce siècle.
Les scientifiques viennent d’effectuer les dernières mesures de masse du glacier Snæfellsjökull au sortir de l’hiver. Ils mesurent la position du front du glacier tous les ans depuis 1931. Le bilan de masse permet d’évaluer directement la variation annuelle du volume de glace. Divers échantillons sont prélevés par forage dans la glace et des mesures sont également effectuées. Elles montrent que les précipitations au sommet du glacier sont jusqu’à trois fois supérieures à celles d’une station météorologique située à proximité, au niveau de la mer.
Le glacier a considérablement reculé au cours de ce siècle. Une langue glaciaire du côté nord a reculé de 1 000 mètres depuis les premières mesures en 1931. En 1910, la superficie du glacier était d’environ 22 kilomètres carrés, et elle n’est plus que de 10 kilomètres carrés aujourd’hui. L’épaisseur moyenne de la calotte glaciaire au sommet du volcan n’est plus que de 30 mètres et elle n’existera probablement plus au milieu de ce siècle.
Le Met Office islandais souhaiterait initier une coopération avec le Parc National du Snæfellsjökull et les structures locales en matière de mesure du bilan de masse (grâce à des forages et des jauges), ce qui permettrait d’évaluer l’ampleur du recul annuel du glacier sous l’effet du réchauffement climatique. Ces mesures sont effectuées sur les plus grands glaciers islandais depuis deux ou trois décennies, mais aucune donnée de ce type n’a été obtenue pour le Snæfellsjökull.
Source: Iceland Review.

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Snæfellsjökull (1446 m) is a  glacier-capped stratovolcano on the most western part of the Snæfellsnes peninsula in Iceland. The mountain is one of the most famous sites in the country, primarily due to the novel Journey to the Center of the Earth (1864) by Jules Verne, in which the protagonists find the entrance to a passage leading to the centre of the earth on Snæfellsjökull. It inspired the imagination of other writers, like Nobel Halldór Laxness in his novel Kristnihald undir Jökli (1968).

In August 2012 the summit of Snæfellsjökull was ice-free for the first time in recorded history (see my post of 2 September, 2012). Due to climate warming, the glacier has been fast retreating for the past 25 years. According to a glaciologist at the Icelandic Met Office, it will be mostly gone around the middle of this century, if the current melting trend continues.

Scientists have just performed the latest mass balance measurements of Snæfellsjökull glacier performed after the winter. The position of the glacier toe has been measured annually since 1931. The mass balance measurement provides a direct assessment of the annual change in volume. Various samples were taken by drilling into the ice and measurements were made. Those showed that precipitation at the top of the glacier is up to three times what it is at a nearby weather station at sea level.

The glacier has retreated considerably this century. One toe on the north side of the glacier has retreated by 1,000 metre since initial measurements in 1931. In 1910, the area of the glacier was about 22 square kilometres, but is now only 10 square kilometres. On average, the thickness of the glacier cap is only 30 metres, and it will likely be gone for the most part by the middle of this century.

The Icelandic Met Office would like to initiate cooperation with Snæfellsjökull National Park and with the locals in terms of mass balance measurements through drilling and yardsticks to make it possible to assess how much the glacier recedes annually in a warming climate. Such measurements have been done for the country’s largest glaciers for two or three decades, but no such data has been obtained for Snæfellsjökull glacier.

Source: Iceland Review.

Le Snæfellsjökull   vu depuis le ciel… (Photo: C. Grandpey)

…et depuis le sol (Icelandic Met Office)

Saint Gervais (Haute-Savoie) toujours sous la menace du glacier de Tête Rousse

Ce n’est pas le plus connu du massif alpin, mais le glacier de Tête Rousse fait partie des plus dangereux. En 2010, on a découvert une énorme poche d’eau sous la glace, à 3200 mètres d’altitude. Les autorités avaient alors décider de mettre en place une spectaculaire opération de pompage pour éviter une catastrophe. Tout le monde avait en tête le drame du 12 juillet 1892 quand la rupture d’une poche glaciaire avait entraîné une gigantesque vague de 300 000 mètres cubes qui avait enseveli les thermes de Saint-Gervais et fait au moins 175 victimes.

Depuis 2010, le glacier de Tête Rousse est placé sous haute surveillance. Avec le réchauffement climatique, on sait que la fonte de la glace s’est accélérée. Ces derniers jours, de nouvelles mesures ont révélé la présence de deux nouvelles poches d’eau, à une profondeur plus grande que prévu. L’une aurait un volume de 20 à 25 000 mètres cubes, l’autre de près de 15 000, soit un volume total d’environ 40 000 mètres cubes.. C’est moins que les 65 000 mètres cubes de 2010, mais c’est suffisant pour que la menace soit prise très au sérieux. Le maire de St Gervais estime aujourd’hui que 2300 personnes pourraient mourir en cas de nouvelle déferlante provoquée par la vidange brutale de la poche d’eau glaciaire. En 2010, grâce aux opérations de pompage,, le volume d’eau présent dans la cavité avait été ramené à 10.000 m3. Aujourd’hui, de nouvelles mesures doivent être prises pour éviter que l’eau continue de s’accumuler.

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 Le 12 juillet 1892, le glacier de Tête Rousse libère brusquement une masse d’eau et de glace estimée à 200 000 m³. Très rapidement, cette lave torrentielle, qui s’est chargée de terre, de roches et de végétaux en dévalant la pente, atteint un volume d’un million de m³. Tout est rasé sur son passage. Onze maisons du hameau de Bionnay, sont emportées faisant trois victimes. La coulée poursuit sa route plus en aval vers Saint-Gervais. Elle détruit le vieux pont romain, monte à 30 mètres de haut sous l’arche du nouveau Pont du Diable, puis s’engouffre dans la gorge des Bains. A peine dix minutes après la rupture, l’établissement thermal de Saint-Gervais est balayé par la lave, anéantissant six bâtiments sur huit, enterrant à demi les autres sous les débris et causant la mort de 130 personnes. La lave franchit le pont du Fayet à la hauteur de l’usine électrique puis s’étale dans la plaine sur 75 hectares, après avoir démoli huit maisons et tué douze personnes. Les dégâts sont considérables. Le bilan humain est catastrophique. Le nombre de morts et disparus est estimé entre 175 et 200. Selon les témoignages, la crue n’aurait pas duré plus de cinq à huit minutes. L’Arve a été fortement grossie, et un flot semblable à un mascaret est arrivé soudainement à Bonneville, vers quatre heures du matin.

Les causes de cet accident sont restées obscures pendant quelque temps. Au premier moment, on avait pensé, à tort, à une chute de l’extrémité du glacier de Bionassay. Joseph Vallot, Directeur de l’Observatoire du Mont-Blanc (il a donné son nom au célèbre refuge sur la montagne) au moment de la catastrophe a décrit dans la revue La Nature N°1003 du  20 août 1892 son approche de la source de la lave torrentielle. En voici un extrait :

« Arrivés à une altitude d’environ 3200 mètres, nous nous sommes trouvés en face d’une grande muraille de glace demi-circulaire, presque verticale, de 40 mètres de haut sur 100 mètres de diamètre. Dans cette muraille s’ouvrait une énorme cavité, mesurant 40 mètres de large sur 20 mètres de haut. Au pied, sur le sol de glace en cuvette, se trouvaient quelques blocs de glace, recouverts de neige récente, avec de petits lacs, alimentés par un ruisseau sortant de la caverne et s’écoulant sur la pente des rochers.

Un examen même superficiel suffisait pour montrer que la partie du glacier qui avait rempli le demi-cercle formé par la muraille de glace avait été enlevée récemment ; les lambeaux de névé qui subsistaient sur les côtés laissaient voir que l’extrémité du glacier avait formé une pente de 45°, par conséquent sans aucun surplomb ; ce glacier n’avait donc pas pu s’écrouler de lui-même, par l’effet de son poids, et il fallait qu’il eût été projeté par une force inconnue pour sortir de la cuvette étroite qui le contenait.

Nous pénétrâmes dans la caverne, qui se ramifiait en divers couloirs dont les parois, ainsi que celles de la voûte principale, offraient partout des surfaces polies et arrondies analogues à celles des marmites de géants, mais formées de glace transparente. Tous les caractères démontraient d’une manière certaine le contact prolongé de l’eau avec la glace. La présence d’une énorme caverne creusée dans la glace et remplie d’eau était donc démontrée, observation peut-être unique dans les annales géologiques.

Quelques pas, taillés au piolet dans la glace vive, nous amenèrent en un instant au bord du petit entonnoir au fond duquel nous avions émergé, et nous nous trouvâmes en face du spectacle le plus inattendu et le plus merveilleux qui se puisse imaginer. Nous étions au fond d’une sorte de cratère, à parois absolument verticales de glace blanche, reluisant au soleil. […]  Ce cirque d’effondrement, que personne n’avait soupçonné avant nous, mesurait 80 mètres de long, sur 40 mètres de largeur et 40 mètres de profondeur verticale. Ses parois étaient en neige et en glace blanche. Sur notre droite, il se prolongeait en une cavité de 15 à 20 mètres de haut, dont les parois en glace transparente et polie montraient que le lac avait également rempli cette caverne.

[…]

L’examen des grottes de glace prouvent d’une manière certaine qu’elles ont contenu toutes deux une grande quantité d’eau. L’hypothèse d’une avalanche de glace sèche tombe d’elle-même devant cette constatation. Il reste à rechercher le mécanisme de l’effondrement et du départ de l’avalanche.

L’eau, augmentant sans cesse par suite de l’obstruction temporaire de l’orifice d’écoulement, a dû miner peu à peu la croûte de glace qui recouvrait la cavité supérieure ; la voûte, devenant trop faible, s’est alors effondrée, exerçant sur l’eau une énorme pression qui, se propageant dans la grotte inférieure, a rompu et projeté violemment dans le couloir rocheux la partie antérieure du glacier la seule partie non encaissée par le rocher et plus faible par sa position même.

Ainsi s’explique l’énorme quantité d’eau qui s’est précipitée dans la vallée, emportant sur son passage la terre des rives, et formant ainsi la boue liquide qui s’est répandue dans les parties basses, accompagnée de blocs de glace et de rochers. La partie antérieure arrachée au glacier a roulé sur la pente avec l’eau de la caverne, tandis que le plafond du cirque d’ effondrement, n’ayant plus aucun véhicule liquide, est resté au fond de la cavité, remplaçant l’eau du lac sous-glaciaire.

D’après mon lever topographique, la quantité d’eau fournie par l’effondrement supérieur est de 80 000 mètres cubes. Il faut y ajouter 20 000 mètres cubes pour la grotte d’entrée, et 90 000 mètres cubes de glace arrachée à la partie frontale du glacier, ce qui forme un total de 100 000 mètres cubes d’eau et 90 000 mètres cubes de glace.

[…]

Il est malheureusement probable que ce lac sous-glaciaire, qui résulte de la configuration des lieux, se reformera dans un temps plus ou moins éloigné. Le remède consisterait à faire sauter à la mine le seuil rocheux, de manière à ménager, un écoulement à l’eau de fusion du glacier. Mais il faudrait se hâter, car les travaux deviendront de plus en plus dangereuse, si on laisse au lac le temps de se reformer, même en partie. »

 On appréciera la justesse de la conclusion. 127 ans plus tard, le danger demeure…

L’intégralité du texte rédigé par Joseph Vallot et illustré de plusieurs photos peut être lu en cliquant sur ce lien : http://sciences.gloubik.info/spip.php?article1017

Schéma accompagnant le texte de Joseph Vallot pour expliquer le processus de la catastrophe du 12 juillet 1892.

Antarctique : Une énorme cavité sous le Glacier Thwaites // Antarctica : A huge cavity under Thwaites Glacier

Au cours de ma conférence sur la fonte des glaciers et le réchauffement climatique, je mentionne le Glacier Thwaites, le plus imposant de l’Antarctique de l’Ouest, avec une largeur de 120 km. Il a à peu près la taille de la Floride aux États-Unis. Des modèles informatiques ont montré que ce glacier a commencé à se désintégrer. Il va probablement disparaître dans prochains siècles et fera ainsi s’élever le niveau de la mer d’environ 60 centimètres. Cette désintégration vient d’être confirmée par les scientifiques de la NASA qui ont découvert une vaste cavité sous le glacier. Une étude menée par l’agence et publiée le 30 janvier 2019 dans la revue Science Advances a révélé qu’une cavité d’une superficie équivalente aux deux tiers de Manhattan et d’une hauteur d’environ 300 mètres s’était développée sous le Glacier Thwaites. La cavité est suffisamment grande pour contenir 14 milliards de tonnes de glace, dont la plus grande partie a fondu au cours des trois dernières années.
Les chercheurs ont découvert la cavité à l’aide d’un radar capable de pénétrer la glace au cours de l’opération IceBridge, une mission aéroportée lancée en 2010 par la NASA pour étudier la glace polaire. L’année dernière, la National Science Foundation et le Natural Environment Research Council de Grande-Bretagne ont lancé un programme commun baptisé «International Thwaites Glacier Collaboration» afin d’étudier le glacier instable et son rôle dans l’élévation du niveau de la mer.
Le Thwaites est l’un des six glaciers côtiers de l’Antarctique de l’Ouest. Le problème est que si l’un de ces glaciers disparaît, les autres feront de même car les systèmes glaciaires de l’Antarctique occidental sont interconnectés.
Source: USA Today.

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During my conference about glacier melting because of global warming, I mention Thwaites Glacier, the most massive in West Antarctica, with a width of 120 kilometres. It has about the size of Florida in the United States. Computer models have shown that this glacier has already started disintegrating. It will probably disappear in a few centuries and raise sea level by about 60 centimetres.  This has just been confirmed by NASA scientists who have discovered a large cavity under the glacier. A study led by the agency and published on January 30th, 2019 in the journal Science Advances, revealed that a cavity about two-thirds the area of Manhattan and roughly 300 metres tall is growing under Thwaites Glacier. The cavity is large enough to have contained 14 billion tons of ice, most of which has melted within the last three years.

Researchers discovered the cavity using ice-penetrating radar in NASA’s Operation IceBridge, an airborne survey launched in 2010 to study polar ice. Last year, the National Science Foundation and Britain’s Natural Environment Research Council launched a joint program called the “International Thwaites Glacier Collaboration” to study the unstable glacier and its role in sea levels.

Thwaites is one of the six coastal glaciers in West Antarctica. The problem is that if one of these glaciers disappears, the others will follow as the glacial systems in West Antarctica are interconnected.

Source: USA Today.

Source: NASA

Du méthane sous le Katla (Islande) // Methane beneath Katla Volcano (Iceland)

Le méthane (CH4) est un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le dioxyde de carbone (CO2). Il inquiète de plus en plus les environnementalistes car il contribue au changement climatique. Comme je l’ai expliqué dans plusieurs articles, dans les régions arctiques, le méthane est emprisonné dans le pergélisol. Avec la hausse globale des températures, le sol dégèle et libère ce gaz, ce qui contribue au réchauffement de la planète.
Une étude récente publiée dans la revue Scientific Reports a fait de nouvelles révélations inquiétantes. En effet, le Sólheimajökull, un glacier islandais connecté au volcan Katla, l’un des plus actifs du pays, rejette d’énormes quantités de méthane. Les chercheurs ont découvert que pendant les mois d’été il laisse échapper quotidiennement jusqu’à 41 tonnes de méthane par l’intermédiaire des eaux de fonte du glacier. L’étude est la première à montrer que le méthane est rejeté en aussi grande quantité par les glaciers.
L’identification et la compréhension des sources de méthane non reconnues jusqu’à maintenant, dans des secteurs comme les glaciers, sont très importantes pour la modélisation du changement climatique. Si le volcan et le glacier islandais sont représentatifs d’autres systèmes similaires, cela signifie que des volumes de méthane non encore comptabilisés s’échappent dans l’atmosphère. Il devient de plus en plus évident que de vastes zones d’activité géothermale sous les immenses calottes glaciaires de l’Antarctique et du Groenland produisent probablement de grandes quantités de méthane.
L’équipe scientifique a prélevé des échantillons d’eau accumulée devant le front du glacier pour mesurer les concentrations de méthane. Les chercheurs ont constaté que, par rapport aux autres rivières et sédiments de la région, les niveaux de ce gaz étaient beaucoup plus élevés sur le Sólheimajökull. Les plus fortes concentrations se trouvent au point où la rivière émerge sous le glacier. Une analyse plus poussée a permis aux chercheurs de trouver la source exacte du méthane: il provient de l’activité microbiologique sur le soubassement du glaciers. Lorsque le méthane entre en contact avec l’oxygène, il se combine normalement pour former du dioxyde de carbone. Cependant, s’agissant du Sólheimajökull, lorsque l’eau de fonte atteint le soubassement du glacier, elle entre en contact avec les gaz du volcan. Ces gaz réduisent la teneur en oxygène de l’eau, permettant ainsi au méthane produit d’être dissous et transporté à l’extérieur du glacier.
Les scientifiques estiment que le volcan fournit les conditions nécessaires au développement des microbes et à la libération du méthane dans l’eau de fonte. En d’autres termes, la chaleur géothermale transforme le volcan en un incubateur géant.
Les chercheurs ont conclu, suite aux observations sur le Sólheimajökull et le Katla, que de nombreux autres volcans actifs recouverts de glace produisaient probablement du méthane de la même manière. Ils espèrent maintenant conduire des recherches semblables au Groenland ou en Antarctique. Si de grandes zones géothermales situées sous ces inlandsis produisent du méthane comme en Islande, et si le réchauffement climatique se poursuit à son rythme actuel, les conséquences pourraient être préoccupantes. Des quantités d’eau de fonte de plus en plus importantes vont atteindre le soubassement des glaciers. Cela favorisera une plus grande connectivité avec les zones volcaniques et géothermales enfouies sous la glace. Si une zone géothermale est reliée à un système hydrologique, cela signifie que le méthane peut s’échapper dans l’atmosphère au lieu d’être piégé sous la glace.
Source: Newsweek.

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Methane (CH4) is a greenhouse gas far more potent than carbon dioxide (CO2). It is becoming of increasing concern because of its potential to contribute to climate change. As I explained in several posts, in Arctic regions, methane is locked up in permafrost. As global temperatures increase, the soil thaws and methane is released, contributing to further warming.

A recent study published in Scientific Reports has made more worrying revelations. Indeed, huge amounts of methane are being released from Sólheimajökull, an Icelandic glacier connected to Katla, one of the country’s most active volcanoes. Researchers found that up to 41 tonnes of methane are released through meltwater from the glacier every day over the summer months. The study is the first to show methane is released from glaciers on such a large scale.

Identifying and understanding previously unrecognized sources of methane, like on glaciers, is very important to climate change models. If this volcano and glacier are representative of other similar systems, it could mean masses of previously unaccounted methane are being released into the atmosphere. There is increasing evidence for large zones of geothermal activity beneath the world’s biggest ice sheets in Antarctica and Greenland, so there could be a large amount of methane being produced there.

The team took water samples from the edge of the lake in front of the glacier to measure the concentrations of methane. They found that compared to other nearby rivers and sediments, the levels were far higher. The highest concentrations of methane were at the point where the river emerges from beneath the glacier. Further analysis allowed the researchers to find the exact sources of the methane: it was produced by microbiological activity on the glacier bed. When methane comes into contact with oxygen it normally combines to form carbon dioxide. However, at Sólheimajökull, when the meltwater reaches the bed of the glacier it comes into contact with gasses from the volcano. These gases lower the oxygen content in the water, allowing the methane produced to be dissolved and transported out of the glacier.

The ssientists believe that the volcano provides the conditions necessary for microbes to thrive and release methane into the meltwater. In other words, the geothermal heat turns the volcano into a giant incubator.

Researchers say that while the study only focuses on Sólheimajökull and Katla, there are many other ice-covered active volcanoes that could produce methane in a similar way. The team now hopes to carry out similar research in Greenland or Antarctica. If large geothermal areas beneath these ice sheets produce methane like in Iceland, and if global warming continues at its current rate, the consequences could be concerning. The increased amount of meltwater produced in a warming world will access the bed of the glacier. This may encourage greater connectivity with volcanic and geothermal areas buried beneath the ice. A hydrologically connected geothermal area means the methane can escape to the atmosphere rather than being trapped beneath the ice.

Source : Newsweek.

Eau de fonte du Sólheimajökull (Photo: C. Grandpey)