Piton de la Fournaise (Île de la Réunion) : le point sur l’éruption // Update on the eruption

On en parle peu ces jours-ci, mais l’éruption du Piton de la Fournaise,débutée le 13 février 2026, se poursuit. Ce n’est certes pas un événement de grande envergure, mais il est toujours intéressant d’observer le comportement d’un volcan en éruption. Ces observations sont essentielles pour comprendre le comportement du système d’alimentation.

Un seul site éruptif reste actuellement actif sur le flanc sud-sud-est du volcan avec des fontaines toujours visibles depuis le Piton de Bert. Les projections de lave ont édifié un cône qui est maintenant fermé latéralement.

Avec la fermeture latérale du cône, une importante activité en tunnel de lave est désormais établie en aval du cône. C’est un comportement classique de la lave dans ce genre de situation. Les résurgences de coulées se concentrent en aval du site éruptif et en amont du cassé des Grandes Pentes où le champ de lave s’élargit et s’épaissit. Le front de la coulée de lave, quant à lui, reste figé à une altitude de 660 m, à environ 2,6 km de la RN 2 qui n’est pas menacée.

On observe depuis quelques jours une reprise de l’inflation de l’édifice volcanique. Cela signifie probablement une remise en pression du système d’alimentation magmatique, liée à une recharge en magma du réservoir superficiel.

L’OVPF précise que l’activité sismique reste faible et que le trémor éruptif reste relativement stable et présente une valeur globalement faible. La probabilité d’ouverture de nouvelles fissures éruptives reste donc faible à court terme mais l’OVPF invite à la vigilance. En effet, les premiers signes d’une possible re-pressurisation pourraient augmenter cette probabilité. Il ne faudrait pas oublier que par le passé, des fissures éruptives se sont ouvertes au cours d’une éruption sans signaux avant-coureurs, comme en août 1998, juillet 1999, octobre 1999, décembre 2006 et mars 2019. En effet, la propagation du magma à faible profondeur peut se produire de manière asismique notamment lorsque le magma est déjà dégazé.

Le débit de lave en surface, estimé à partir des données satellitaires, se situe à des valeurs comprises entre 1 et 10 m3/seconde. A noter que ces estimations sont approximatives car elles varient en fonction de la couverture nuageuse.

Source : OVPF.

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It is not getting much attention these days, but the eruption of Piton de la Fournaise, which began on February 13, 2026, is still ongoing. While not a major event, observing the behavior of an erupting volcano is always interesting. These observations are essential for understanding the behavior of the volcano’s supply system.

Only one eruptive site remains active on the south-southeast flank of the volcano, with fountains still visible from Piton de Bert. The lava ejections have built a cone that is now laterally closed. With the lateral closure of the cone, significant lava tube activity has been established downslope. This is typical lava behavior in this type of situation. The lava flows are concentrated downslope of the eruptive site and upslope of the Grandes Pentes rupture, where the lava field widens and thickens. The lava flow front remains stationary at an altitude of 660 m, approximately 2.6 km from the RN 2 highway, which is not threatened.

A resumption of inflation of the volcanic edifice has been observed for the past few days. This likely indicates a repressurization of the magma supply system, linked to magma recharge of the shallow reservoir.

The OVPF specifies that seismic activity remains low and that the eruptive tremor remains relatively stable and low. The probability of new eruptive fissures opening therefore remains low in the short term, but the OVPF urges vigilance. Indeed, the first signs of possible repressurization could increase this probability. It should not be forgotten that in the past, eruptive fissures opened during eruptions without warning, as in August 1998, July 1999, October 1999, December 2006, and March 2019. Indeed, the propagation of magma at shallow depths can occur aseismically, particularly when the magma has already degassed.

The surface lava flow rate, estimated from satellite data, ranges from 1 to 10 m³/second. It should be noted that these estimates are approximate, as they vary depending on cloud cover.

Source: OVPF.

Si le Groenland pouvait parler… (1ère partie) // If Greenland could speak… (part 1)

Pendant la Guerre froide, Camp Century, situé à environ 200 km de Thulé, au nord-ouest du Groenland, était un laboratoire de recherche arctique expérimental établi dans un réseau de tunnels creusés dans la glace, sous la surface de la calotte glaciaire. Près de 200 militaires, scientifiques et ingénieurs vivaient dans des bâtiments préfabriqués à l’intérieur des tunnels, alimentés par un petit réacteur nucléaire. Finalement, Camp Century fut un échec total. Ses concepteurs avaient oublié que la calotte glaciaire était en perpétuel mouvement et l’ensemble de l’infrastructure devint inhabitable.

Maquette de Camp Century et vue de l’intérieur de l’infrastructure (Source: U.S. Army)

Dans une note publiée le 7 septembre 2025, j’explique que Camp Century est devenu une véritable « bombe à retardement » environnementale :
https://claudegrandpeyvolcansetglaciers.com/2025/09/07/camp-century-groenland-une-bombe-a-retardement-camp-century-greenland-a-time-bomb/

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La première mise en garde officielle contre le réchauffement climatique date de 1958. Mais il faut savoir que l’idée d’un réchauffement lié au CO2 avait été émise en 1856 par Eunice Foote, une chimiste qui avait découvert que c’est dans les cylindres remplis de CO2 que la température augmente le plus. Elle en a conclu qu’une atmosphère riche en CO2 augmenterait la température de la Terre. L’idée d’un réchauffement de notre planète par le CO2 a commencé à prendre racine et a motivé les scientifiques de Camp Century à en apprendre davantage sur le climat.

L’armée américaine a demandé aux scientifiques en poste à Camp Century d’étudier les propriétés de la neige et de la glace afin de comprendre comment la base militaire pourrait être opérationnelle dans des conditions aussi difficiles. Dans le cadre de ces travaux, les chercheurs ont entrepris un projet de carottage de glace consistant à forer à travers toute l’épaisseur de la calotte glaciaire du Groenland. Le forage de près de 1,4 km de profondeur sous Camp Century a nécessité deux foreuses et cinq ans de travail. À l’été 1966, le trépan a atteint le substratum rocheux sous la calotte glaciaire et a permis de récupérer une carotte de sédiments sous-glaciaires de 3,4 mètres de long.
Étrangement, la base de la carotte, de 17 mètres de long et contenant les sédiments sous-glaciaires, a été peu étudiée à l’époque. La carotte a été transférée au Centre pour la glace et le climat de l’Institut Niels Bohr de l’Université de Copenhague au début des années 1990, où les échantillons congelés ont finalement été oubliés dans des caisses dans un bâtiment à basse température prévu pour le stockage des échantillons de glace.

Source : Institut Niels Bohr de l’Université de Copenhague

En 2017, les échantillons ont été miraculeusement redécouverts lors d’un inventaire de milliers de caisses de carottes de glace. Une équipe scientifique a alors été invitée à appliquer des analyses modernes à ces échantillons uniques et longtemps oubliés. Les travaux expérimentaux ont débuté en 2019, lorsque deux échantillons de la carotte de Camp Century ont été prélevés à Copenhague et envoyés congelés dans l’État du Vermont aux États Unis : l’un provenait de la partie supérieure et l’autre de la partie inférieure de la carotte de sédiments de Camp Century.
En observant des lames de sédiments au microscope, les scientifiques ont immédiatement remarqué de petits points noirs flottant dans l’eau de rinçage. À leur grande surprise, les sédiments étaient remplis de fines brindilles, de fragments de feuilles et de matière ligneuse.

La présence de fossiles végétaux prouvait que ce secteur du nord-ouest du Groenland était autrefois libre de glace et couvert de végétation ! Des spécialistes de la flore arctique ont identifié diverses mousses, carex, saules, arbustes et autres plantes rencontrés dans la toundra arctique aujourd’hui.

Photo: C. Grandpey

Ces spécimens révèlent la présence passée d’une végétation que l’on retrouve aujourd’hui dans des zones libres de glace ailleurs au Groenland. Pour les scientifiques, la question cruciale était de déterminer à quelle époque les sédiments avaient été exposés à l’air libre pour la dernière fois, puis enfouis sous la calotte glaciaire. Grâce aux technologies de laboratoire les plus récentes, les chercheurs ont déterminé que la partie supérieure des sédiments de la carotte avait profité de l’absence de calotte glaciaire au cours du dernier million d’années. En revanche, les sédiments les plus profonds sont beaucoup plus anciens, probablement enfouis depuis 3 millions d’années.
Il semble qu’une grande partie de la calotte glaciaire ait fondu au moins une fois au cours du dernier million d’années, mais nous ignorons encore la chronologie et l’ampleur précises de ce retrait glaciaire du passé. Résoudre ce mystère est essentiel pour comprendre comment la calotte glaciaire réagira au réchauffement climatique d’origine anthropique dans les prochaines années et dans quelle mesure sa fonte contribuera à l’élévation du niveau de la mer.
Les sédiments sous-glaciaires de Camp Century constituent une capsule temporelle témoignant des périodes où la calotte glaciaire du Groenland était moins vaste et où la toundra a émergé sur des échelles de temps de plusieurs millions d’années. Il s’agit d’une opportunité rare, car les archives paléoclimatiques provenant d’autres carottes de glace du Groenland ne remontent qu’à 130 000 ans.

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Camp Century, located about 200 km from Thule in northwestern Greenland, was an experimental Arctic research laboratory built in a series of ice tunnels below the surface of the ice sheet during the Cold War. Nearly 200 service members, scientists, and engineers lived in prefabricated buildings in the tunnels that were powered by a small nuclear reactor. In the end, Camp Century was a total failure. Its conceptors had forgotten that the ice sheet was constantly moving and the whole infrastructure became ininhabitable. In a post published on 7 September 2025, I explanes that it has even become an enc=vironmental « time bomb. »

https://claudegrandpeyvolcansetglaciers.com/2025/09/07/camp-century-groenland-une-bombe-a-retardement-camp-century-greenland-a-time-bomb/

The warning about global warming dates back to 1958. But it’s important to know that the idea of warming linked to CO2 was first put forward in 1856 by Eunice Foote, a chemist who discovered that temperatures rise most rapidly in cylinders filled with CO2. She concluded that a CO2-rich atmosphere would increase Earth’s temperature. The idea of our planet warming due to CO2 then began to take root and motivated the scientists at Camp Century to learn more about the climate. This led them to launch an ice core drilling project that would drill through the Greenland ice sheet and allow them to collect a sample of the sedimentary bedrock.

The U.S. Army asked scientists to study the properties of snow and ice at Camp Centuryto understand how it could operate in such challenging conditions. As part of this work, they set out an ice core project consisting in drilling through the entire thickness of the Greenland Ice Sheet at Camp Century. Drilling through nearly 1.4 km of ice below Camp Century took two different drills and five years. In the summer of 1966, drilling reached the bedrock beneath the ice sheet and recovered a 3.4 metre-long core of subglacial sediment.

Strangely enough, the 17-meter-long basal materials from the Camp Century ice core with the subglacial sediment was poorly studied at the time. The ice core was transfered to the Centre for Ice and Climate at the Niels Bohr Institute at the University of Copenhagen in the early 1990s, where the samples remained frozen and eventually forgotten in the ice core freezer.

In 2017, the samples were miraculously re-discovered during an inventory of thousands of ice core boxes. A team of scientists were then invited to apply modern analyses to these long-lost and unique samples. Experimental work started in 2019, when two samples from the core were cut in Copenhagen and sent frozen to Vermont: one from the upper-most and another from the lower-most sections of the Camp Century sediment.

When looking ad slides of the sediments through their ùicrodcopes, the scientists noticed little black specks floating in the rinse water. To their surprise, the sediment was filled with delicate twigs, leaf tips, and woody material. The presence of plant fossils meant that this sector of northwestern Greenland was ice-free and vegetated in the past.

Arctic plant specialists identified a variety of mosses, sedges, willow, shrubs, and other tundra plants common in the Arctic today. These suggest the past presence of vegetation that is found in ice-free areas elsewhere in Greenland today. The big question was to know whens the sediment was last exposed and then buried below the ice sheet. Using the latest lab technologies, the researchers determined that the upper sediment must have been exposed, meaning the ice sheet was absent, within the last million years. The lower-most sediment is much older, possibly buried since 3 million years ago.

It appears that much of the ice sheet has melted at least once within the last million years, but we still do not know the precise timing and extent of those past ice sheet retreats. Determining this information is vital for understanding how the ice sheet will respond to anthropogenic climate warming and its potential contribution to sea-level rise.

The Camp Century subglacial sediment provides a time capsule of periods when the Greenland Ice Sheet was smaller and tundra emerged at multi-million-year timescales, which is a rare opportunity given that continuous paleoclimate records from other Greenland ice cores only extend to 130,000 years ago.