L’effondrement des Alpes (suite)

L’Aiguille du Midi est l’une des principales attractions de Chamonix et des dizaines de milliers de touristes embarquent chaque année à bord du téléphérique qui les conduit en une vingtaine de minutes à 3777m d’altitude. Des terrasses aménagées offrent une vue à 360° sur toutes les Alpes françaises, suisses et italiennes. Grâce à un ascenseur, on accède à la terrasse sommitale à 3842m qui permet de découvrir une vue imprenable sur le mont Blanc.

Là-haut, dans la petite grotte taillée à même la glace qui sert de vestiaire et de point de départ aux alpinistes pour de nombreuses courses en montagne, ils sont plutôt peu nombreux à chausser et déchausser les crampons. Les conditions d’ascension de la montagne ne sont pas bonnes au cours de l’été 2022, avec des chutes de pierres constantes et des crevasses qui s’ouvrent en permanence. Beaucoup d’alpinistes renoncent à se lancer à l’assaut de la montagne, par peur de se faire tuer

En face nord de l’Aiguille du Midi, les éboulements sont récurrents. Tous les deux jours, quelquefois deux fois par jour, les personnels des cabines du deuxième tronçon du téléphérique observent régulièrement des chutes de pierres. Le refroidissement de ces derniers jours ne change rien. La montagne continue à se déliter.

Le 21 août 2022 vers 11h15, le couloir sous le glacier suspendu entre le Mallory et le Frendo a une nouvelle fois montré toute sa dangerosité. En contrebas, à gauche des câbles du téléphérique, une avalanche de blocs a provoqué un grand nuage de poussière qui a mis plusieurs heures à se dissiper en raison de l’absence de vent. C’est un nouvel exemple de l’instabilité actuelle qui réside en haute altitude. S’agissant de ce pan de montagne, chacun des événements géologiques est noté et répertorié par les agents de la Compagnie du Mont-Blanc. Ils sont ensuite transmis aux scientifiques du laboratoire Edytem de Chambéry pour qu’ils puissent mettre en corrélation ces phénomènes, avec leurs propres relevés. Le bilan définitif de l’été ne sera connu que dans quelques semaines.

Les touristes qui empruntent le téléphérique de l’Aiguille du Midi ne doivent pas s’inquiéter. La roche qui supporte les pylônes est contrôlée en permanence par des capteurs qui mesurent en continu la température à l’intérieur des soubassements. A la moindre alerte, le téléphérique serait arrêté, mais nous n’en sommes pas là.

Officiellement, aucune des sept voies menant au sommet du Mont Blanc n’est fermée mais les conditions d’accès fin juillet étaient si dégradées que seuls les alpinistes les plus expérimentés étaient encore capables d’y parvenir.

Lié au réchauffement climatique, le déficit de neige au cours de l’hiver 2021-2022 est responsable de cette situation. En altitude on voit en de nombreux endroits de vastes portions de glaciers mis à nu et présentant une couleur grisâtre, voire jaunâtre là où se sont accumulées pendant l’hiver des poussières de sable en provenance du Sahara. De plus, ils sont hérissés de fractures.

Cela fait plusieurs années que des effondrements se produisent dans le secteur de l’Aiguille du Midi.

Le mercredi 22 août 2018, en fin de matinée, toute une section de l’Arête des Cosmiques s’est effondrée. Pendant plusieurs jours, les alpinistes avaient été avertis du danger et il leur avait été conseillé d’éviter la zone. Selon la presse alpine de l’époque, « cet effondrement montre que le réchauffement climatique continue à dégrader la montagne : le permafrost se réchauffe et les roches se décollent de la paroi. […] Les températures étant toujours élevées, avec un temps sec, de nouveaux écroulements peuvent être redoutés dans les jours ou les semaines à venir. »

Source: presse locale et nationale.

Aiguille du Midi et Arête des Cosmiques (Photos: C. Grandpey)

L’été de tous les dangers

Effondrement du glaciers de la Marmolada (11 morts) en Italie, fermeture au ski estival des glaciers de Tignes, Val d’Isère, Les Deux-Alpes en France, et de Saas-Fee en Suisse. Accumulations de records de chaleur qui ont pulvérisé les relevés précédents. Incendies incontrôlables en Gironde, avec des fumées perçues à plusieurs centaines de kilomètres de distance. Autres foyers, sous contrôles ceux-là, dans le Midi. Orages dévastateurs avec chutes de grêlons gros comme des balles de ping-pong ou de tennis. Destruction de vignobles, de toitures et de véhicules dans une grande partie du sud-ouest de la France. Le bilan humain est lourd lui aussi. La vague de chaleur a provoqué la mort de plusieurs centaines de personnes en Espagne et au Portugal. (Silence radio sur le bilan en France.)

Tous ces événements – et j’en ai oublié – ne laissent guère de doute sur le rôle joué par le réchauffement climatique dans la multiplication d’événements extrêmes. Ainsi, les canicules sont plus fréquentes en France. D’après Météo France, l’occurrence de vagues de chaleur, qui était en moyenne d’un été tous les 5 ans avant 1989, est devenue annuelle depuis l’an 2000. Alors que la France connaissait en moyenne 1,7 jours de vagues de chaleur par an avant 1989, elle en a subi 7,95 jours par an depuis 2000.

Les rapports du GIEC alertent ne permanence nos gouvernants, mais rien n’est fait pour S’ATTAQUER AUX CAUSES du réchauffement climatique. On se contente trop souvent de gérer les conséquences, ce qui revient à mettre des emplâtres sur des jambes de bois. Les Conférences des Parties – les COP – à qui ce rôle devrait être dévolu ne font rien. Les réunions, très coûteuses, n’aboutissent qu’à des décisions non contraignantes, c’est à dire à RIEN! Les uns après les autres, les gouvernements affirment qu’ils s’intéressent au réchauffement climatique, mais ils se contentent de passer la patate chaude à leurs successeurs.

On remarquera aussi la frilosité des météorologues de Météo France et leur hésitation à utiliser l’expression « réchauffement climatique. » Pour expliquer le coup de chaleur du 18 juillet 2022, ils ont invoqué le contexte météorologique avec un énorme dôme de chaleur – une expression très à la mode – entre le Maghreb et les Iles Britanniques. C’est bien, mais il serait intéressant de présenter ces canicules dans un cadre plus vaste et arrêter de les considérer comme des phénomènes isolés!

 

Prévisions de l’ECMWF pour le 18 juillet 2022.

Ça décoiffe !

Mon ami André Laurenti, spécialiste des séismes (https://www.azurseisme.com/) vient de m’envoyer une vidéo montrant un effondrement glaciaire au Kirghizistan, assez semblable a celui qui a tué 11 personnes sur le glacier italien de la Marmolada. Une masse de glace s’est détachée du front du glacier, à proximité des gorges de Juuku. Des touristes ont commencé à filmer la scène avant d’être atteints par l’avalanche de glace et de débris rocheux. Selon les médias, 2 personnes auraient été hospitalisées pour des blessures et des ecchymoses.

Cette vidéo appelle plusieurs remarques. S’agissant de l’effondrement, les volcanologues observeront beaucoup de similitudes avec une avalanche incandescente sur un volcan et le comportement du nuage de glace pulvérisée en fonction du relief.

L’autre remarque concerne les témoins de la scène. Ils ont eu beaucoup de chance car leur comportement est quasiment suicidaire. Au lieu de vouloir filmer à tout prix l’événement, le premier réflexe aurait dû être de courir se réfugier sur un point haut dès le moment de son déclenchement. Les dernières secondes de la vidéo confirment que la personne qui filmait aurait pu se faire tuer par les blocs qui se précipitaient à grande vitesse.

https://twitter.com/i/status/1546154939080183808

Exemple d’effondrement glaciaire (Wikipedia)

Glaciers actifs, volcans actifs : deux poids, deux mesures

Pourquoi « glacier actif »? Parce qu’un glacier digne de ce nom est une rivière de glace en mouvement, bien alimentée par la zone d’accumulation où elle prend sa source. Malheureusement, avec le réchauffement climatique, cette zone est moins bien alimentée en neige. Le glacier recule et s’amincit. L’eau de fonte s’infiltre à travers la glace et sa pression peut provoquer des ruptures de la partie frontale, comme cela vient de se produire sur le glacier de la Marmolada.

L’accident sur le glacier italien de la Marmolada dans les Dolomites a montré à quel point l’univers de haute montagne peut être dangereux, et encore plus à l’heure actuelle avec le réchauffement climatique. Les glaciers peuvent s’effondrer et déclencher de redoutables chutes de séracs. Les parois rocheuses peuvent lâcher prise avec le dégel du permafrost de roche. En juillet 2019, deux alpinistes ont été rués par des blocs qui se sont soudainement détachés d’une paroi du Cervin en Suisse. Dans une note publiée le 26 août 2019, j’écrivais : « Dans le massif du Mont-Blanc, près de 70 éboulements ont été recensés jusqu’à présent sur l’année 2019. Ils font suite à ceux observée en 2018, comme l’effondrement d’une section de l’Arête des Cosmiques le 22 août 2018, pas très loin de l’Aiguille du Midi. Que ce soit au Mont Maudit, sous l’Aiguille des Deux Aigles, ou à la Tour Ronde, les éboulements s’enchaînent à un rythme effréné. » J’ajoutais que les alpinistes doivent redoubler de prudence et être très vigilants pendant leurs courses

Malgré ces effondrements et ces accidents, aucune interdiction n’est décrétée en été sur le massif alpin pour empêcher randonneurs et alpinistes de se faire tuer lorsqu’ils pratiquent des activités en haute montagne. De la même façon, aucune interdiction n’est formulée en hiver concernant le ski hors-piste quand le risque d’avalanche est très élevé. On met en garde, mais on n’interdit pas.

Suite au coup de chaud qui a frappé le Mont Blanc au mois de juin 2022, des crevasses de 16 mètres de profondeur sont apparues sur l’arête des Bosses, la dernière ligne droite avant l’ascension par la voie normale, la plus simple pour atteindre le sommet, et donc la plus fréquentée par les alpinistes. L’ascension sera donc plus difficile cette année. Afin de ne pas dénaturer la montage, il a été décidé qu’aucun équipement de sécurité ne serait installé à proximité de cette crevasse. Tout restera en l’état, mais les guides de haute montagne seront encore plus pointilleux lors de la vérification des aptitudes physiques et techniques des alpinistes. Là encore, des recommandations, mais pas d’interdictions.

Suite à l’effondrement du glacier de la Marmolada, l’alpiniste italien Reinhold Messner a déclaré qu’il faudrait interdire l’accès au glacier car les températures trop élevées peuvent provoquer de nouvelles chutes de séracs. Messner sera-t-il entendu? J’en doute, car le mot « interdiction » ne fait pas partie du vocabulaire de la haute montagne, monde de la liberté.

En revanche, le mot « interdiction » fleurit de plus en plus sur les volcans actifs. Pas question d’aller se promener sur la lèvre du cratère de La Fossa à Vulcano, pas plus que sur la zone sommitale de l’Etna, et encore moins sur le Pizzo du Stromboli.

Certaines de ces interdictions sont justifiées. S’agissant du Stromboli, le volcan a pris l’habitude d’exploser sans prévenir et mieux vaut ne pas se trouver à proximité des cratères quand cela se produit. Un randonneur qui se trouvait en zone autorisée le 3 juillet 2019 a été tué au cours d’un tel événement.

S’agissant de l’Etna, je pense que les autorités pourraient faire preuve de davantage de souplesse. Pourquoi ne pas autoriser l’approche des cratères à des groupes encadrés par les guides, les participants ayant auparavant signé une décharge qui met les autorités à l’abri de poursuites en cas d’accident? On va bien sûr me rétorquer que des explosions peuvent se produire sans prévenir, comme pour le Stromboli. Un tel drame a eu lieu le 12 septembre 1979 quand 9 touristes ont été tués et 23 autres blessés par une explosion soudaine de la Bocca Nuova. Je répondrai que des skieurs ont été tués par des avalanches, mais la montagne où ont eu lieu les accidents n’a jamais été interdite.

S’agissant du cratère de La Fossa à Vulcano, je pense que son accès pourrait être autorisé, quitte à indiquer que la zone fumerollienne sur la lèvre présente des risques. Il faut, bien sûr, interdire la descente au fond de ce même cratère car les gaz peuvent s’y accumuler. Le sentier qui fait le tour du sommet du volcan est bien ventilé – nous sommes dans les Iles Eoliennes – et le risque d’asphyxie est pratiquement nul. Il est bien évident que des personnes asthmatiques ou souffrant de problèmes respiratoires doivent s’abstenir de grimper sur ce volcan. Sur l’île proprement dite, le seul risque, à mes yeux, réside dans les émissions de CO2 détectées à l’intérieur de certaines habitations. Il suffit alors de ne pas faire coucher les gens au rez-de-chaussée des maisons. Pour le reste, le risque est minime.

Aujourd’hui en milieu volcanique, les autorités ont recours au sacro-saint principe de précaution. Les maires n’ont pas envie d’être poursuivis en justice et d’aller en prison en cas de problème. Mais interdire à tout va n’est pas, non plus, la bonne solution. Un touriste a autant de risque qu’un scientifique de se faire percuter par une bombe au sommet de l’Etna!

Au final, est-il moins dangereux de se trouver sous le front du glacier des Bossons ou du glacier d’Argentière que sur la lèvre de la Bocca Nuova ? Chute de sérac ou bombe volcanique? A vous de choisir!

Glacier d’Argentière

Bocca Nuova de l’Etna en 1999

(Photos: C. Grandpey)