L’agonie des glaciers alpins : de la Mer de Glace (France) au Pasterze (Autriche) [3ème partie]

Je n’ai pas connu le glacier d’Argentière au cours de mon adolescence, mais les images d’archives prouvent qu’il connaît un destin identique à celui de la Mer de Glace et du glacier des Bossons. Pourtant, il fut un temps, au milieu du 19ème siècle, où le glacier présentait encore une allure majestueuse. C’est à partir de cette époque qu’il a commencé à reculer de manière relativement régulière. Quelques soubresauts à la fin du 19ème siècle et au 20ème siècle ont donné l’impression qu’il allait à nouveau progresser, mais le réchauffement climatique a mis un terme à cette illusion.

Dans les années 1915-1920, le glacier arrivait jusqu’à l’église d’Argentière (1 250 mètres). Aujourd’hui, on aperçoit seulement sa partie frontale depuis les virages qui conduisent au col des Montets.

Lorsqu’il arrive au terme du sentier et découvre la partie frontale du glacier d’Argentière , le visiteur est impressionné par l’accumulation de séracs en équilibre plus ou moins instable. De temps en temps, des blocs de détachent et rappellent qu’un glacier est une rivière en mouvement.

Quelques efforts supplémentaires permettent d’atteindre le « point de vue.» qui permet d’admirer un superbe panorama. On a l’impression que le glacier d’Argentière est encore en bonne santé, mais en observant attentivement son encaissant, on s’aperçoit qu’il perd de l’épaisseur et est donc lui aussi victime de la hausse des températures. Un guide local m’a précisé qu’il est aujourd’hui plus compliqué d’atteindre le refuge d’Argentière qu’il y a seulement quelques années.

Vue du village et du glacier d’Argentière prise par Leo de Wehrli au début du 20ème siècle (Source : Wikipedia)

Photos : C. Grandpey

L’agonie des glaciers alpins : de la Mer de Glace (France) au Pasterze (Autriche) [2ème partie]

Comme la Mer de Glace, j’ai découvert le Glacier des Bossons en 1956, époque où sa masse blanche surplombait la vallée de l’Arve. Aujourd’hui, tout comme son voisin le Taconnaz, le glacier des Bossons semble avoir pris peur et recule à toute vitesse vers le haut de la montagne. Le phénomène apparaît surtout dans les clichés que j’ai pris depuis les années 1980.

En observant les photos prises en 2015, 2017, 2019 ou 2020, on constate une perte de glace régulière, en particulier sur le flanc oriental où le rocher est de plus en plus apparent. En septembre 2020, la couleur sombre de la glace trahit sa mauvaise qualité et sa disparition prochaine. La Jonction avec le Taconnaz n’existe plus depuis plusieurs années et le glacier a également tendance à s’amincir.

En fondant, le glacier des Bossons livre aussi des secrets qu’ils cachait sous sa glace. Les glaciers sont des rivières en mouvement. Un jour ou l’autre, elles déposent à leur front des personnes ou des objets disparus plusieurs décennies auparavant.

Le 24 janvier 1966, le vol 101 d’Air India qui reliait Bombay et Londres s’est écrasé dans le massif du Mont Blanc. Le Boeing 707 s’apprêtait à faire une escale à Genève. On pense que le pilote a commis une erreur d’appréciation au moment où il a amorcé sa descente vers la Suisse. Il pensait avoir dépassé le Mont Blanc, ce qui n’était pas le cas, et l’appareil est venu s’écraser en France, près du rocher de la Tournette, à une altitude de 4 750 mètres. Les 106 passagers et 11 membres d’équipage ont tous été tués.

En 1950, un autre vol d’Air India, le Malabar Princess, s’était déjà écrasé au même endroit causant la mort de ses 48 passagers et membres d’équipage.

Régulièrement, des fragments humains et autres débris sont retrouvés dans la zone de ces accidents, ou sont rendus par le Glacier des Bossons. En septembre 2013, un alpiniste savoyard découvrit une boîte contenant des bijoux et des pierres précieuses. En juillet 2015, des nouvelles pièces, incluant de l’argenterie et les fragments d’un gilet de sauvetage, ont été découvertes sur le plateau des Pyramides. En juillet 2017, un réacteur censé provenir de l’appareil a été retrouvé, ainsi qu’un bras et une jambe appartenant vraisemblablement à une femme.

Photos : G & C. Grandpey

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Dernière minute: Comme pour les avions qui se sont écrasés sur le Glacier des Bossons, les restes d’un bombardier américain B-17 Flying Fortress qui s’est écrasé sur l’Eyjafjallajökull (Islande) pendant la Seconde Guerre mondiale apparaissent régulièrement à mesure que le glacier recule. Les dix membres d’équipage ont survécu à l’accident, survenu le 16 septembre 1944. Le bombardier faisait route vers l’Angleterre, après avoir fait le plein à l’aéroport de Keflavík. Les conditions météorologiques étaient mauvaises en Islande ce jour-là; le vent a fait dévier l’avion de sa trajectoire et il s’est finalement écrasé sur le glacier. Heureusement, l’aéronef a fini sa course dans la neige et a continué à glisser sur la pente du volcan avant d’être arrêté par une congère. Une de ses ailes a été arrachée et les moteurs ont pris feu. Une fois l’incendie éteint, les hommes se sont réfugiés dans l’épave. Deux jours après le crash, après avoir aperçu une lumière dans la vallée, ils ont décidé de quitter le glacier et de se diriger vers les zones habitées.
Au fil des décennies, le glacier a ingurgité l’épave et l’a brisée en plusieurs morceaux. Aujourd’hui, comme les Bossons, l’Eyjafjallajökull livre ses secrets. Une hélice et une partie du train d’atterrissage viennent d’être découverts par des randonneurs islandais.
Source: Iceland Monitor (19 septembre 2020).

L’agonie des glaciers alpins : de la Mer de Glace (France) au Pasterze (Autriche) [1ère partie]

Victimes des coups de boutoir du réchauffement climatique, la banquise et les glaciers fondent à une vitesse incroyable. J’ai eu l’occasion de le constater lors de plusieurs voyages dans l’Arctique – en particulier en Alaska – et  plus près de nous, dans les Alpes.

Ma dernière virée alpine a eu lieu au mois de septembre 2020, entre le Massif du Mont Blanc en France et le Grossglockner, au cœur du Parc National des Hohe Tauern en Autriche ; Voici un bilan de mes observations.

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J’ai découvert la Mer de Glace en août 1956. Le petit garçon de 8 ans que j’étais à cette époque était impressionné par la masse imposante du glacier que l’on atteignait directement en sortant du train à crémaillère du Montenvers. Il suffisait d’emprunter un sentier de quelques centaines de mètres pour atteindre l’ouverture de la grotte qui était taillée dans la glace. Je me souviens parfaitement de la passerelle en planches enjambant une profonde crevasse à la belle couleur bleue…et sur laquelle j’avançais avec grande prudence..

Aujourd’hui, la Mer de Glace est à marée basse, très basse. Le glacier n’avance plus et sa surface s’abaisse année après année. Il a fallu construire une télécabine puis un escalier de plusieurs niveaux et de plusieurs centaines de marches pour atteindre la grotte que l’on s’efforce de préserver car elle représente  une manne financière non négligeable. Des bâches blanches ont été étalées pour freiner la fonte de la glace autour de l’entrée. Combien d’années la grotte sera-t-elle utilisable ? Le plus tard possible espèrent les Chamoniards, mais il faudra marcher de plus en plus longtemps et franchir de plus en plus de marches pour arriver à destination !

Tout au long de l’escalier en fer, des repères rappellent le niveau de la glace au cours des décennies et des années passées. Il suffit de jeter un coup d’oeil à l’encaissant du glacier pour se rendre compte de la chute rapide de son niveau. Les marques sur la roche ne trompent pas. Je ne suis guère optimiste. Arrivera un moment où l’accès à la grotte deviendra quasiment impossible. Il faudra se contenter de la vue depuis la superbe terrasse panoramique où l’on remarque que le blanc de la glace est de plus en plus remplacé par la couleur marron des matériaux descendus des flancs de la montagne, car la montagne s’écroule ! En dégelant à cause des températures trop élevées en altitude, le permafrost de roche n’assure plus son rôle de liant et des blocs ou des parois se détachent. Ainsi, le célèbre couloir du Goûter est devenu trop dangereux et les autorités ont formellement déconseillé de l’emprunter pour se rendre au sommet du Mont Blanc pendant l’été 2020.

Je ne me suis pas rendu au chevet de la Mer de Glace en septembre 2020, mais les images de la webcam confirment que son état de santé reste très inquiétant et qu’elle se dirige vers une mort certaine.

Les photos de 1956 ont été prises par mon père; l’image de 2020 est une capture d’écran de la webcam; les autres photos ont été prises par Claude Grandpey)

Effondrement sur le Cervin // Rock collapse on the Matterhorn

Selon la presse transalpine, un effondrement s’est produit pendant l’après-midi du  21 août 2020 sur le Cervin, sous le Colle del Leone (3581 m). L’événement a entraîné l’évacuation d’une vingtaine d’alpinistes engagés sur le versant italien de la montagne. L’effondrement, qui s’est déclenché sur la Testa in Leone a empêché la possibilité d’une descente en autonomie vers la vallée.

Un géologue de l’administration régionale est arrivé sur place pour évaluer l’ampleur de l’effondrement. Comme indiqué dans le communiqué de presse qui a fait suite à cette visite, « suite à l’inspection menée avec le géologue et compte tenu des conditions météorologiques (avec le risque d’orage), il a été décidé d’évacuer préventivement les personnes qui se trouvaient sur la montagne. Deux hélicoptères du secours alpin du Valle d’Aoste ont transféré à Breuil-Cervinia un guide et client qui se trouvaient sur la crête, ainsi qu’une vingtaine de personnes, qui se trouvaient à Capanna Carrel ».

Pour le moment, l’ascension du Cervin par la voie italienne normale est déconseillée. Pour les prochains jours, il est conseillé de consulter la Società Guide del Cervino pour obtenir des informations sur la praticabilité de l’ascension.

Ce n’est pas la première fois que des effondrements se produisent sur le Cervin et dans les Alpes en général. Ils sont provoqués par la fragilisation des parois suite au dégel du permafrost de roche qui sert de liant entre les roches et assure leur stabilité. Le 22 juillet 2019, deux alpinistes – un guide de montagne et son client – sont décédés à la suite de la chute d’un rocher. Au moment du drame, les deux hommes évoluaient, encordés, à environ 4300 mètres d’altitude, dans le secteur «Keuzsatz». Le pilier rocheux équipé de cordes fixes et d’ancrages sur lequel ils se trouvaient s’est effondré. Les deux alpinistes n’avaient aucune chance de s’en sortir vivants. L’expédition de secours a été interrompue en raison des risques liés aux pierres qui se détachaient.

Source : Presse italienne.

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According to the Italian press, a collapse occurred during the afternoon of August 21st, 2020 on the Matterhorn, under the Colle del Leone (3581 m). The event led to the evacuation of about 20 mountaineers engaged on the Italian side of the mountain. The collapse, which was triggered on Testa in Leone, prevented the possibility of an autonomous descent into the valley.

A geologist from the regional administration arrived on site to assess the extent of the collapse. As indicated in the press release which followed this visit, « following the inspection carried out with the geologist and taking into account the weather conditions (with the risk of thunderstorm), it was decided to preventively evacuate the people. who were on the mountain Two helicopters from the Alpine rescue of the Aosta Valley transferred to Breuil-Cervinia a guide and client who were on the ridge, as well as about 20 people who were in Capanna Carrel ”.

For the moment, the ascent of the Matterhorn by the normal Italian way is not recommended. For the next few days, it is advisable to consult the Società Guide del Cervino for information on the practicability of the ascent.

This is not the first time that collapses have occurred on the Matterhorn and in the Alps in general. They are caused by the weakening of the walls following the thawing of the rock permafrost which acts as a binder between the rocks and ensures their stability. On July 22nd, 2019, two climbers – a mountain guide and his client – died after falling from a rock. At the time of the tragedy, the two men were moving, roped, at an altitude of about 4300 meters, in the « Keuzsatz » sector. The rock pillar with fixed ropes and anchors they were standing on collapsed. The two climbers had no chance of making it alive. The relief expedition was halted due to the risk of the loose stones.
Source: Italian press.

Photo : C. Grandpey