HMS Erebus, HMS Terror et le changement climatique // HMS Terror, HMS Erebus and climate change

drapeau-francaisPour les volcanophiles, les noms Terror et Erebus sont étroitement liés à l’Antarctique. En effet, au 19ème siècle, une expédition à bord du HMS Terror et du HMS Erebus a donné leurs noms à deux volcans de ce continent*.
L’expédition suivante a conduit les équipages dans l’Arctique. Il y a près de deux siècles, 134 hommes se trouvaient à bord de ces deux navires britanniques avec l’espoir de découvrir le fabuleux Passage du Nord-Ouest, une route commerciale censée traverser l’Arctique et relier l’Europe aux richesses de l’Est. Ils ne sont jamais revenus. Les Inuits racontent des histoires de bateaux à trois mâts pris dans la glace et d’hommes affamés, victimes du scorbut, obligés de se livrer au cannibalisme.
Malgré toutes les recherches, aucun navire n’avait été trouvé jusqu’à ces dernières années. Ce n’est qu’en 2014 que sont apparues les premières traces de l’expédition, lorsque des plongeurs ont découvert une épave qu’ils ont identifiée comme étant celle du HMS Erebus, nom latin d’Erèbe, la divinité grecque des Ténèbres. Le mois dernier, le deuxième élément du mystère a été mis à jour lorsqu’un ranger inuit et une équipe d’explorateurs ont annoncé qu’ils avaient localisé le HMS Terror dans un état de parfaite conservation, non loin de l’Erebus, à l’entrée du passage du Nord-Ouest.

L’histoire de la disparition de ces navires et de la découverte de leurs épaves révèle à quel point l’Arctique a changé en quelques décennies. La glace n’est plus ce qu’elle était autrefois; Les scientifiques pensent que l’Arctique sera dépourvu de glace et navigable en été vers le milieu du siècle, voire plus tôt. Comme je l’ai déjà écrit, un navire de croisière transportant plus de 1 000 touristes a traversé l’Océan Arctique pour la première fois cette année.
Les conditions dans l’Arctique d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec celles que les expéditeurs ont dû affronter au milieu du 19ème siècle, à l’apogée de l’Empire britannique. L’Amirauté avait demandé à John Franklin, un explorateur polaire de 59 ans, de trouver dans les mers nordiques un chenal qui relierait les océans Atlantique et Pacifique. Personne ne savait avec certitude si un tel passage existait, mais sa découverte serait un autre joyau à apposer à la couronne britannique. Les Européens pensaient que le monde était parfaitement symétrique. Comme les explorateurs avaient découvert un passage au sud de l’Amérique du Sud entre l’Atlantique et le Pacifique, ils étaient persuadés qu’une route identique existait au nord.
Grâce à l’Antarctique, Franklin avait l’expérience de la navigation à travers la glace. Il a choisi deux vaisseaux militaires – l’Erebus et le Terror – pour ce voyage et a renforcé leurs coques avec du fer pour qu’elles résistent à la force écrasante de la glace. L’Erebus et le Terror étaient équipés de moteurs de locomotives à vapeur. Celui d’Erebus avait une puissance de 25 chevaux (19 kW) et pouvait propulser le navire à 4 noeuds (7.4 km / h). Franklin a rempli la cale de l’équivalent de trois ans de nourriture en boîte au cas où le voyage durerait plus longtemps que les deux années prévues.

Le 19 mai 1845, l’Erebus et le Terror descendaient la Tamise et entraient dans l’Océan Atlantique. Les Londoniens s’étaient massés sur les berges du fleuve et applaudissaient la puissance de leur Empire. Le succès semblait assuré, mais Franklin se dirigeait vers une frontière que la science n’avait pas encore maîtrisée. Les boussoles ne fonctionnaient pas correctement car leur lecture était perturbée par le magnétisme du pôle Nord. Il n’y avait pas, non plus, de bulletin météorologique. Il faisait beaucoup plus froid qu’aujourd’hui et il y avait des années où la glace ne fondait jamais pendant l’été. Les navires pouvaient rapidement se faire piéger dans une glace dure comme du ciment.
L’expédition britannique a pénétré dans l’Océan Arctique avant la fin du mois de mai et a progressé à travers le labyrinthe de l’archipel arctique canadien. Franklin et ses hommes atteignirent le nord jusqu’à 77 degrés de latitude, à environ 1360 kilomètres du pôle Nord, avant d’hiverner sur une minuscule île inhabitée.
La seule façon de survivre dans cet environnement où les tempêtes peuvent s’accompagner de puissants vents glacés en provenance du pôle Nord, c’est d’écouter les Inuits ; pourtant, la tradition orale laisse supposer que Franklin et ses hommes ne les ont pas consultés. En septembre 1846, les Britanniques ont pris la très mauvaise décision d’emprunter un chenal dangereux, le détroit de Victoria. Le détroit se trouve à seulement 320 km du continent canadien ; il connaît malgré tout régulièrement un englacement pire que les régions situées plus au nord.

Une tempête a probablement surpris l’expédition et recouvert de glace le détroit de Victoria en quelques heures, piégeant ainsi les navires. Les hommes sont restés blottis à bord pendant près de deux ans, en attendant que la glace se dégage. Mais même en été, la situation ne s’améliorait pas. Une vingtaine d’hommes, dont Franklin, ont péri suite à des maladies.
Ceux qui restaient ont abandonné les navires le 22 avril 1848 et ont marché désespérément vers le sud, en espérant pouvoir traverser l’île du Roi-Guillaume et atteindre le continent canadien. Luttant contre des vents mordants, il leur a fallu trois jours pour parcourir les 24 km jusqu’à l’île. Nous savons cela parce que cinq ans plus tard, une note écrite par le commandant de l’Erebus a été trouvée sous un repère de pierre sur l’île du Roi-Guillaume.
Les expéditions de recherche en provenance de Grande-Bretagne n’ont pas trouvé de navires ou de survivants, mais les Inuits ont dit avoir vu des hommes mourir de faim, le visage noirci par le scorbut. Selon eux, les survivants ont mangé leurs camarades après avoir fait bouillir des parties de leurs corps dans leurs bottes. Ces récits ont été confirmés en 2014 quand les scientifiques ont examiné des restes humains sur l’île du Roi-Guillaume et ont trouvé des entailles probablement laissées sur les restes de squelettes lors de la découpe des cadavres à la hache.
Les navires de Franklin ont été considérés comme perdus à jamais. Toutefois, dans les années 2000, avec la fonte de la glace de mer pendant l’été à cause du réchauffement climatique, de nombreux pays ont commencé à s’intéresser aux richesses de l’Arctique et en 2008, le Canada est parti à la recherche de l’Erebus et du Terror. Plusieurs organismes gouvernementaux canadiens ainsi que l’Arctic Research Foundation ont commencé à passer au peigne fin à l’aide d’un sonar les passages du Nord-Ouest pour essayer de retrouver  les navires de Franklin. En 2014, l’Erebus est apparu sur le sonar. Quand les plongeurs l’ont examiné, ils ont trouvé un navire presque intact. Sur un flanc, il y avait une grosse cloche, fondue en 1845 pour honorer l’expédition. Sur le pont inférieur se trouvaient des coffres intacts où les hommes avaient entreposé leurs effets personnels.
Une nouvelle avancée des recherches a eu lieu en septembre 2014, lorsqu’un ranger inuit, qui vit dans la seule partie habitée de l’île du Roi-Guillaume, est monté à bord d’un navire de l’Arctic Research Foundation. Il a indiqué que sept hivers auparavant, lui et un ami s’étaient rendus en motoneige au large de l’île du Roi-Guillaume, sur la Terror Bay qui était prise par les glaces, et ils avaient vu un poteau qui émergeait de la glace. Ils s’étaient approchés et avaient vu que c’était un mât en bois de six pieds de haut. Ils ont pris une photo mais ils ont ensuite perdu l’appareil photo pendant le voyage et n’ont jamais révélé leur découverte à qui que ce soit, même s’ils étaient certains que c’était une preuve de  la triste expédition de Franklin.
L’expédition de recherche a immédiatement mis le cap sur Terror Bay, qui était dépourvue de glace l’été dernier. On a utilisé un sonar pour scruter le plancher océanique. Au moment où les recherches allaient être abandonnées, le navire de recherche passa au-dessus d’un trois-mâts qui gisait au fond de l’océan, à 130 km au nord de l’Erebus. Les plongeurs ont examiné le navire une semaine plus tard et ont confirmé que c’était le Terror. Le navire est hermétiquement fermé et contient probablement des documents et autres artefacts en parfait état.
Les scientifiques pensent que l’Erebus et le Terror n’auraient pas pu être retrouvés s’ils étaient restés dissimulés sous une épaisse couche de glace, comme à l’époque de Franklin,ou même avec la glace encore présente dans les années 1970 et 1980. Jusqu’à récemment, le détroit de Victoria dégelait seulement une fois tous les 10 ans ; aujourd’hui, il est généralement libre de glace chaque été.
Au cours des prochaines années, les scientifiques canadiens étudieront les navires, les photographieront et examineront le site afin d’en apprendre le plus possible sur le sort de l’expédition. Ils vont rechercher des corps, et peut-être même le cercueil de Franklin. Ils récupéreront des artefacts, des documents, des cartes et d’autres documents pour répondre à différentes questions: Pourquoi le Terror est-il si loin au nord de l’Erebus? Pourquoi tant d’hommes sont-ils tombés malades? Pourquoi ont-ils décidé de se lancer dans une marche qui leur a coûté la vie?
Source: The Washington Post et Alaska Dispatch News.

* Je recommande la lecture de Erebus, volcan antarctique de Haroun Tazieff paru en 1994 aux Editions Actes Sud.

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drapeau-anglaisFor volcano lovers, the names Terror and Erebus are closely linked to the Antarctic. Indeed, in the 19th century, expeditions on board HMS Terror and  HMS Erebus gave these names to two volcanoes.

The next expedition was in the Arctic. Almost two centuries ago, 134 men set sail on the  two British ships to discover the fabled Northwest Passage, a trade route through the Arctic linking Europe to the riches of the East. They never returned. The Inuit tell tales of the three-masted ships caught in ice and of men afflicted by scurvy and going hungry, forced to resort to cannibalism.

Despite search efforts, neither ship was found. It was not until 2014 that the first traces of the expedition emerged, when divers located a shipwreck that they identified as HMS Erebus, named after the spiritual limbo between Earth and hell. Last month, the second big piece of the mystery fell into place when an Inuit ranger and a team of explorers announced that they had located HMS Terror – in near-pristine condition, not far from the Erebus – at the bottom of the Northwest Passage.

The story of the ships’ loss and eventual finding reveals how much the Arctic has changed in just a few decades. The ice is no longer what it once was; scientists think that the Arctic will be ice-free and navigable in the summer by the middle of the century, if not earlier. As I put it before, a cruise ship carrying more than 1,000 tourists traversed the northern ocean of North America for the first time this year.

The conditions in the Arctic today are balmy in comparison to what the expeditioners faced in the middle of the 19th century, at the height of the British Empire. The admiralty asked John Franklin, a 59-year-old polar explorer, to find a northern sea path linking the Atlantic and Pacific oceans. No one knew for certain that such a passage existed, but finding it would be yet another jewel in the British crown. Europeans thought of the world as perfect and symmetrical. Explorers had discovered a passage at the bottom of South America that linked the Atlantic and the Pacific. And so people reasoned that a similar one must exist in the north.

Franklin knew how to navigate through ice. He chose two military vessels – the Erebus and the Terror – for the journey and reinforced their hulls with iron to withstand the crushing force of ice. Both Erebus and Terror were outfitted with the steam engines of locomotives. That of Erebus was rated at 25 horsepower (19 kW) and could propel the ship at 4 knots (7.4 km/h). He filled his hold with three years’ worth of canned food in case the voyage took longer than the expected two years.

On May 19th 1845, Erebus and Terror set off down the River Thames and into the Atlantic Ocean. Londoners thronged the banks and cheered the might of their empire. Success seemed assured. But Franklin was heading into a frontier that science had not mastered. Compasses did not work properly because their magnetic readings were impaired by proximity to the North Pole. There were no weather reports. It was much colder than today and there were years with no summer ice melt at all. Ships could quickly get trapped in cement-like ice.

The expedition entered the Arctic Ocean before the end of May and moved forward through the labyrinth of the Canadian Arctic archipelago. Franklin and his men reached as far north as 77 degrees, about 1360 kilometres from the North Pole, before wintering on a tiny uninhabited island.

The only way to survive in this environment, where storms can bring powerful icy winds from the North Pole, is by listening to the Inuit. Inuit oral history suggests that Franklin and his men, however, did not consult with them. In September 1846, the British made a fateful decision to sail through a dangerous channel, the Victoria Strait. The strait is only 320 km from the Canadian mainland, and yet it routinely experiences heavier ice conditions than areas farther north.

A storm probably crept up on the expedition, icing Victoria Strait within hours and trapping the ships. The men huddled onboard for nearly two years, waiting for the ice to clear. But even in summer, it remained unyielding. Two dozen men, including Franklin, died of illness.

The remaining men abandoned the ships on April 22nd 1848, in a mad effort to walk south, across King William Island, to the Canadian mainland. It was a dangerous plan; in biting winds, it took them three days just to trek across the 24 km of ice to the island. We know this because five years later, a note written by Erebus’s commander was found under a stone landmark on King William Island.

Search parties dispatched from Britain did not find the ships or any survivors, but the Inuit told them of having seen men starving, their faces blackened possibly by scurvy. The survivors ate their comrades after boiling body parts in their boots, the Inuit said. The oral history seemed to be confirmed in 2014 when scientists examined human remains from King William Island and found hack marks apparently left on skeletal remains by desperate butchers.

Franklin’s ships had been considered lost to history. But in the 2000s, as the summer sea ice began to clear because of global warming, nations jostled to access the Arctic’s riches and in 2008, Canada began searching for the Erebus and the Terror. A coalition of Canadian government agencies and the Arctic Research Foundation began sweeping the Northwest Passages for Franklin’s ships using sonar. In 2014, the Erebus showed up on the sonar. When divers examined it, they found a nearly intact ship. Off to one side was a massive bell, cast in 1845 to honor the expedition. On the lower decks were intact chests where the men had stored their personal effects.

A second breakthrough came in September 2014, when an Inuit ranger who lives in the only settlement on King William Island, boarded an Arctic Research Foundation vessel. He said that seven winters ago, he and a friend had been snowmobiling off King William Island, on the frozen Terror Bay, when they saw a pole sticking out of the ice. They went closer and saw that it was a six-foot-tall wooden mast. They took a photo but later lost the camera during the trip and never told anyone about the incident, although they had thought it was a testimony of Franklin’s doomed expedition.

The expedition immediately set course for Terror Bay, which was ice-free this past summer. They used a sonar to image the ocean floor. Just as they were about to give up, they passed right over an ancient three-masted ship at the bottom of the ocean, 130 km north of the Erebus. Divers examined the ship a week later and confirmed that it was the Terror. The ship is tightly sealed and probably contains documents and other artifacts in pristine condition.

Scientists say it is doubtful that the Erebus and the Terror would have been found if they had been hidden under the ice common during Franklin’s time or even the ice found in the 1970s and 1980s. Until recently, Victoria Strait thawed only once every 10 years, but now it usually clears every summer.

Over the next few years, Canadian scientists will study the ships, photograph them and excavate the site to learn as much as they can about the expedition’s fate. They will look for bodies, and perhaps even the coffin of Franklin. They will recover artifacts, documents, charts and other materials to answer old questions and new ones: Why is the Terror so far north of the Erebus? And why did so many men fall ill so rapidly? Why did they decide on a treacherous trek that claimed their lives?

Source : The Washington Post and Alaska Dispatch News.

terror

Le Terror pris par les glaces (Esquisse de George Back, Toronto Public Library)

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