1970 : quand Pouzzoles faisait rire l’Italie…!

Il y a quelques jours, au cours d’un séjour en Campanie, j’ai fait étape à Pouzzoles, localité bien connue pour les épisodes bradysismiques qui s’y produisent, avec des soulèvements et abaissements du sol. Les incrustations de coquillages sur les colonnes du temple dit de Sérapis indiquent la hauteur à laquelle le bâtiment a été autrefois immergé. J’ai écrit « dit de Sérapis » car le site est en fait un ancien marché où une statue du dieu égyptien était censée protéger les commerçants.

Photos : C. Grandpey

Tout près, la Solfatara est l’un des points chauds de la Campanie et, avec le Vésuve, celui pour lequel les scientifiques sont le plus inquiets. Si une éruption devait s’y produire, il faudrait évacuer la zone qui est densément peuplée. Un sacré casse-tête en vue, tout comme l’évacuation des abords du Vésuve. Il ne faudra pas se rater. Comme me le faisait remarquer un jour Franco Barberi, alors à la tête de la Protection Civile italienne, « si j’évacue et qu’il ne se passe rien, je passe pour un imbécile; si je n’évacue pas et qu’une catastrophe se produit, je vais en prison. »

L’évocation de la ville de Pouzzoles me rappelle l’histoire racontée par Haroun Tazieff dans son livre « Volcans » paru aux Editions Bordas en 1996. L’anecdote a eu lieu en 1970, année où Le Professeur Giuseppe Imbo, à la tête de l’Osservatorio Vesuviano, avait fait appel à des scientifiques étrangers car il craignait une éruption imminente du Vésuve. Par précaution, il avait fait évacuer les habitants du Rione Terra, un quartier de Pouzzoles, où le sol se soulevait.

Il pensait que le magma qui provoquait le soulèvement finirait par percer la surface. La prévision s’appuyait également sur la présence de « sources marines bouillonnantes » dans le golfe de Pouzzoles. Cerise sur le gâteau, on enregistrait une hausse de la sismicité, avec des événements à faible profondeur.

 

Le problème, c’est que la sismicité n’avait pas été mesurée dans les règles de l’art par les scientifiques italiens qui n’avaient mis en place qu’un sismomètre, alors qu’au moins trois appareils sont nécessaires pour effectuer des mesures fiables. Malgré des tentatives d’interdiction d’accès aux Champs Phlégréens, Tazieff et son équipe installèrent trois sismos sur la zone soi-disant sensible. Les scientifiques français furent surpris de constater qu’un seul appareil réagissait, avec des courbes qui n’avaient pas le profil des secousses telluriques, et avec des événements d’une étonnante régularité. Et pour cause: les sismos réagissaient au moment du passage des trains sur la voie à proximité !! En fait, aucune sismicité inquiétante n’affectait la région. Suite à cette découverte, Tazieff convoqua une conférence de presse et dès le lendemain le scandale s’étalait à la Une des journaux.

« Macché vulcano : sono solo i treni…. » « Perchè allora, si è permesso l’esodo affannoso di 35 mila persone? » Pourquoi évacuer les quartiers de Pouzzoles? Selon Tazieff, « pour les racheter à vil prix, les raser et les remplacer par des villas somptueuses et des hôtels de grand luxe, en réalisant au passage des plus-values vertigineuses »!

Il faut espérer que la surveillance des Champs Phlégréens est plus sérieuse aujourd’hui. Comme indiqué précédemment, un site web dédié publie les résultats des mesures. Vous pourrez y accéder en cliquant sur ce lien :

https://www.ov.ingv.it/index.php/flegrei-stato-attuale

Malgré tous les paramètres présentés et toute la littérature écrite à propos de cette région volcaniquement très sensible, je me demande si des mesures d’évacuation pourront être mises en place au bon moment et empêcher un drame humain. Comme on vient de le voir à São Jorge aux Açores, notre aptitude à prévoir les séismes et les éruptions volcaniques demeure à un niveau très bas, et encore plus quand les événements ont pour cadre des zones habitées. Autour des Champs Phlégréens, la densité de population est très forte. Il ne nous reste qu’à croiser les doigts…

A l’attention des personnes qui désireraient visiter la Solfatara, je rappelle que le site reste fermé au public depuis le tragique accident qui avait coûté la vie à un enfant et à son père au mois de septembre 2017.

La Solfatara dans les années 1990, alors que le vieil observatoire Friedlander était encore debout (Photo: C. Grandpey)

Scandaleux! / Sheer scandal!

Sept scientifiques membres de la commission gouvernementale «Grands risques» au moment du séisme meurtrier de L’Aquila le 6 avril 2009 ont été condamnés lundi à six ans de prison en première instance par le tribunal pénal du chef-lieu des Abruzzes. Il s’agit  de Franco Barberi, Enzo Boschi, Giulio Selvaggi, Gian Michele Calvi, Claudio Eva, Mauro Dolce et Bernardo De Bernardinis.

Cette lourde condamnation est assortie d’une interdiction d’exercer des responsabilités dans la fonction publique pendant un an et une obligation de verser plusieurs centaines de milliers d’euros d’indemnités aux familles des victimes.

Il est reproché aux sept scientifiques de n’avoir pas prévu ni prévenu les populations et les autorités locales de l’imminence d’un tremblement de terre, lors d’une réunion qu’ils avaient tenu à L’Aquila le 31 mars 2009, six jours avant la catastrophe.

Pour l’avocate représentant onze parties civiles dont quatre étudiants blessés dans l’effondrement de leur foyer, cette condamnation «permettra à l’avenir de faire en sorte que les scientifiques prêtent davantage attention aux signes avant-coureurs d’une catastrophe quand ils émettent des avis».

Pour sa part, l’avocat représentant le gouvernement italien a demandé au tribunal de prononcer un non-lieu, partant du principe que les sept scientifiques «ne sont coupables de rien», les séismes, par nature, «n’étant pas prévisibles». Cette position est soutenue par un grand nombre de milieux scientifiques en Italie comme à l’étranger.

Les avocats des scientifiques incriminés ont indiqué qu’ils allaient faire appel. Dans la mesure où les condamnations ne sont pas définitives en Italie tant qu’il n’y a pas eu au moins un niveau d’appel, les scientifiques n’iront probablement pas en prison dans l’immédiat.

Comme beaucoup, je suis personnellement scandalisé par cette décision de justice. Comme je  ne cesse de le répéter, nous ne savons guère prévoir les éruptions volcaniques et encore moins les séismes. Certes, la région de L’Aquila fait partie des zones sensibles de l’Italie mais bien malin serait celui capable de prévoir l’intensité d’un séisme et son pouvoir de destruction.

La décision de juges italiens est extrêmement grave ! Cela signifie qu’à l’avenir, la communauté scientifique pourra être tenue responsable des pertes humaines et matérielles lors d’un séisme ou d’une éruption volcanique. Comment réagira la justice si une coulée de lave de l’Etna ensevelit Zafferana Etnea, comme cela a failli se produire pendant l’éruption de 1991-94 ?  Il est assez surprenant de constater que ce verdict intervient au moment où l’INGV de Catane est menacé par des suppressions de postes !

Quand je vois les noms des scientifiques incriminés, je suis vraiment triste. J’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises Franco Barberi et je puis vous assurer que cet homme est d’une grande honnêteté scientifique et d’une grande compétence sur le terrain volcanique. Il ne mérite vraiment pas d’être traîné dans la boue. Je tiens à lui apporter publiquement mon soutien, ainsi qu’à ses collègues.

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En compagnie de Franco Barberi pendant l’éruption de l’Etna en mars 1992.