Glaciers alpins : une mort annoncée

Avec les vagues de chaleur à répétition au cours de l’été 2022, les glaciers fondent à vue d’oeil. Les glaciologues ont constaté le 9 août que certains glaciers des Alpes avaient déjà battu des records d’amincissement, dépassant les pertes en masse des pires millésimes, 2003, 2009 ou 2015, et l’été n’est pas fini; il reste encore un mois et demi de fonte. C’est le cas pour le glacier Blanc dans le Massif des Ecrins, ou la partie supérieure d’Argentière, deuxième plus grand glacier français, dans le massif du Mont-Blanc.

Les journalistes alpins ont suivi Christian Vincent, ingénieur de recherche pour l’Institut des Géosciences de l’Environnement à Grenoble (CNRS). Ses relevés confirment qu’un peu partout dans les Alpes, 2022 sera celle de la pire agonie de nos glaciers dont plus de 80% de la surface est déjà condamnée d’ici la fin du siècle.

Interviewé sur le glacier d’Argentière, Christian Vincent explique que le bilan de masse est extrêmement déficitaire, le plus déficitaire depuis 50 ans. Cela signifie que le glacier perd plus de glace à son extrémité que l’apport de neige dans sa zone d’accumulation à sa source. A 3050 m d’altitude, au niveau de la zone d’accumulation, le manteau neigeux hivernal a totalement disparu et la saison de fonte n’est pas finie. On ne peut que constater que la glace ne se régénère pas. Du jamais vu sur les 50 ou 60 dernières années. Le même phénomène est observé sur les autres glaciers du massif, comme la Mer de Glace ou encore le glacier de St Sorlin (voir ma note du 2 septembre 2021 à propos de ce glacier).

Ce bilan de masse très déficitaire s’explique par la combinaison d’un enneigement hivernal très insuffisant avec un manteau neigeux très faible, et de la fonte résultant de canicules à répétition en début d’été.

Du fait de cette accélération de la fonte des glaciers, il faut revoir les prévisions qui ont été annoncées pour les prochaines années. Ce qui était prévu pour l’année 2100 se produira probablement beaucoup plus tôt. Christian Vincent fait toutefois remarquer que cette évolution ne se fera probablement pas en ligne droite et que la fonte subira vraisemblablement des fluctuations, mais la tendance globale n’est pas bonne.

S’agissant du glacier d’Argentière son épaisseur est actuellement d’environ 200 mètres à 2400 m d’altitude. Avec un réchauffement de la température de 3°C, les simulations montrent qu’il aura pratiquement disparu en 2100. Il aura déjà bien reculé en 2040 et au lieu des 200 m de glace actuels, un lac d’environ 12 millions de mètres cubes se sera formé devant son front.

Glacier d’Argentière en 2020 (Photos: C. Grandpey)

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La situation n’est pas plus brillante en Suisse. Selon une étude publiée dans la revue scientifique La Cryosphère par les scientifiques suisses le 22 août 2022, les glaciers de leurs pays ont vu leur volume diminuer de moitié en 90 ans en raison du réchauffement climatique. L’étude montre par ailleurs que cette fonte s’accélère depuis six ans

Les glaciers suisses ont perdu la moitié de leur volume depuis 1931. Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont procédé à la reconstitution de la topographie de l’ensemble des glaciers qui existaient à cette époque et ont comparé ces données à celles des années 2000.

Le résultat est saisissant. Le glacier Fiescher, dont il ne restait plus que quelques minuscules taches blanches en 2021, ressemblait à une énorme mer de glace en 1928. Selon les scientifiques, les glaciers n’ont pas reculé de façon continue au cours du siècle dernier. Ils ont même connu des épisodes de croissance de leur masse dans les années 1920 et 1980, mais ils fondent désormais à un rythme de plus en plus rapide. Alors qu’ils ont perdu 50 % de leur volume entre 1931 et 2016, il ne leur a fallu que six ans seulement – entre 2016 et 2022 – pour en perdre 12 %.

Les glaciers d’Aletsch et du Rhône ont perdu de leur grandeur au cours des dernières décennies (Photos: C. Grandpey)

 

2022 : un été désastreux pour les glaciers alpins

Alors que sur le calendrier l’été 2022 commence le 21 juin et se termine le 23 septembre, l’été météorologique dure du 1er juin au 31 août. C’est pourquoi La Chaîne Météo peut d’ores et déjà dresser un bilan de l’été particulièrement chaud que nous venons de traverser. En France, l’été 2022 devrait se classer au 1er ou 2ème rang des étés les plus chauds depuis 1950. En haute montagne, les températures ont été si élevées qu’il n’a quasiment plus neigé en haute altitude depuis début juin. On a même atteint plus de 10°C au sommet du Mont Blanc!

Les Alpes du Nord ont connu un réchauffement climatique plus rapide et plus intense que dans le reste de l’Europe depuis les années 1950, et surtout depuis 1998 avec 2°C de hausse (contre 1,3°C en moyenne pour les régions de plaine. Ce réchauffement s’est accompagné d’une diminution des chutes de neige, et même des précipitations en général.

Au final, une diminution des cumuls de neige couplée à une fonte estivale plus marquée provoque une accélération de la fonte des glaciers et des névés. C’est pourquoi l’été 2022 a été un véritable désastre glaciaire.

L’été 2022 a été aussi chaud que celui de 2003 marqué par une période de canicule exceptionnelle qui avait concerné toute la France. En 2022, au-dessus du col de l’Iseran à 2869 m d’altitude, il n’a plus gelé depuis le 10 juin, avec une maximale atteignant 17,6°C le 18 juillet 2022.

Cet été particulièrement chaud en haute montagne survient après un hiver assez peu enneigé. Or, pour se maintenir, les glaciers doivent présenter chaque année un bilan positif entre la zone d’alimentation où ils prennent leur source et la zone d’ablation où ils terminent leur course. Ce n’a pas été le cas en 2022, ce qui explique leur recul et leur perte d’épaisseur spectaculaire. On peut lire dans le rapport de La Chaîne Météo: « Que l’on se rassure, les neiges et glaciers alpins ne risquent pas de disparaître de sitôt, mais cette année 2022 s’inscrit dans une période globalement chaude et sèche depuis 2003. À ce jour, les étés les plus néfastes aux glaciers furent 2003, 2006 et 2015, 2016, 1018, 2019 et 2022. » On remarquera la succession rapide d’années néfastes depuis 2015. Personnellement, je ne partage pas le ton rassurant des météorologues français, peut-être parce que j’ai assisté à une fonte encore plus rapide des glaciers en Alaska. Pour moi, la partie est perdue et les glaciers sont engagés dans un processus de fonte irréversible. Rien n’est fait par nos gouvernements pour que les choses changent. Je ne suis pas d’accord, non plus, quand je lis dans le rapport de La Chaîne Météo que le mot « désastre » est exagéré quand on parle des glaciers alpins et des montagnes qui les entourent. Comme le rappelle fort justement le rapport, le permafrost de roche a été fragilisé, provoquant des éboulements et mettant en danger des pylônes de téléphérique reposant sur ces socles rocheux, de même que la fermeture de certains refuges. Rappelons aussi que l’ascension du Mont Blanc par le couloir du Goûter a été interrompue au mois doute à cause des chutes de pierre à répétition.

Dans sa conclusion, le rapport de La Chaîne Météo indique que pour espérer une stabilisation du recul glaciaire accéléré actuel, il faudrait un hiver particulièrement enneigé en montagne afin de reconstituer la zone d’accumulation, suivi en 2023 d’un printemps frais et humide et d’un été pourri. « Il suffirait de quelques années maussades à la suite pour que nos glaciers regagnent ce qu’ils viennent de perdre. » Ces paroles appartiennent au domaine du rêve. Les météorologues français sont obligés d’admettre qu’avec la tendance au réchauffement, ce renversement de tendance ne semble pas pour demain, même si l’été 2021 a pu temporairement faire croire le contraire.

Source: La Chaîne Météo.

La Mer de Glace a perdu l’aspect d’un glacier (Image webcam du 27 août 2022). Au cours du seul mois de juin 2022, le glacier a perdu 3,50 m d’épaisseur à 600 mètres au-dessus de son extrémité aval..

L’effondrement des Alpes (suite) // The collapse of the Alps (continued)

Avec l’effondrement des Alpes à cause du réchauffement climatique, plusieurs refuges ont dû être fermés ces derniers mois. La dernière victime de la hausse des températures et de la sécheresse est le Bivacco Alberico, plus connu sous le nom de Bivouac de la Fourche. La cabane de montagne qui était précairement perchée a lâché prise lors d’un éboulement. Elle a fini sa course sur le glacier de la Brenva en dessous. Aucun mort ou blessé n’a été signalé.
La petite cabane en bois reposait sur une charpente métallique au col de la Fourche sur la face sud-ouest du Mont Maudit, l’un des sommets de 4 000 m permettant d’accéder au Mont Blanc. Le refuge était un abri essentiel pour les alpinistes qui s’engageaient sur l’arête classique de Kuffner jusqu’au Mont Maudit. C’était aussi une étape utile pour ceux qui partaient à l’assaut du Mont Blanc depuis l’éperon de la Brenva, l’Aiguille Blanche et les Aiguilles du Diable.
Dans la vidéo ci-dessous, postée par Aosta Sera, un hélicoptère montre les vestiges de la cabane éparpillés le long de la paroi rocheuse.

https://youtu.be/KWwswBzndyU

D’autres refuges alpins à travers le monde ont également ressenti les effets du réchauffement climatique. Au début de cet été, les responsables des parcs nationaux canadiens ont démantelé l’Abbot Hut, construite il y a 100 ans dans les Rocheuses. L’érosion et le recul du glacier avaient trop endommagé la plate-forme sur laquelle elle reposait.

En France, dans le Parc National des Ecrins, le refuge de la Pilatte (Isère)a fermé définitivement ses portes pour des raisons de sécurité. Il avait été construit en 1954 sur un promontoire rocheux, autrefois soutenu par le glacier de la Pilatte. Ce dernier a perdu près de 50 mètres d’épaisseur depuis le début des années 1990 en raison du réchauffement climatique. Suite à ce phénomène,des fissures sont apparues dans le bâtiment qui est devenu trop dangereux pour héberger des randonneurs.

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With the collapse of the Alps because of global warming, several refuges had to be closed in the past months. The latest casualty of soaring temperatures and drought has been the Bivacco Alberico, better known as Bivouac de la Fourche. The precariously perched mountain hut lost its support in a rockslide, sending the entire cabin tumbling to the Brenva Glacier far below. No deaths or injuries have been reported.

The small wooden cabin sat on a metal frame at Col de la Fourche on the southwest Face of Mont Maudit, one of the 4,000 m peaks leading to Mont Blanc. The refuge was an essential shelter for climbers attempting the classical Kuffner Ridge up Mont Maudit. It was also a useful stopover for those eyeing Mont Blanc from the Brenva Spur, the Aiguille Blanche, and the Aiguilles du Diable.

In the video below, posted by Aosta Sera, a helicopter reveals the remains of the building scattered along the rocky face.

https://youtu.be/KWwswBzndyU

Other alpine huts around the world have also felt the effects of climate change. Earlier this summer, Canadian national park officials dismantled the 100-year-old Abbot Hut in the Rockies. Erosion and glacial retreat had left the platform on which it rested beyond repair.

In France, in the Parc National des Ecrins Ecrin, the Pilatte refuge (Isère) has closed its doors for safety reasons. It was built in 1954 on a rocky promontory, once supported by the Pilatte glacier. The latter has lost nearly 50 meters in thickness since the early 1990s due to global warming. Following this phenomenon, cracks appeared in the building which became too dangerous to accommodate hikers.

Source: International news media.

Le bivouac de la Fourche avant son effondrement (Crédit photo: CAI)

L’effondrement des Alpes (suite)

L’Aiguille du Midi est l’une des principales attractions de Chamonix et des dizaines de milliers de touristes embarquent chaque année à bord du téléphérique qui les conduit en une vingtaine de minutes à 3777m d’altitude. Des terrasses aménagées offrent une vue à 360° sur toutes les Alpes françaises, suisses et italiennes. Grâce à un ascenseur, on accède à la terrasse sommitale à 3842m qui permet de découvrir une vue imprenable sur le mont Blanc.

Là-haut, dans la petite grotte taillée à même la glace qui sert de vestiaire et de point de départ aux alpinistes pour de nombreuses courses en montagne, ils sont plutôt peu nombreux à chausser et déchausser les crampons. Les conditions d’ascension de la montagne ne sont pas bonnes au cours de l’été 2022, avec des chutes de pierres constantes et des crevasses qui s’ouvrent en permanence. Beaucoup d’alpinistes renoncent à se lancer à l’assaut de la montagne, par peur de se faire tuer

En face nord de l’Aiguille du Midi, les éboulements sont récurrents. Tous les deux jours, quelquefois deux fois par jour, les personnels des cabines du deuxième tronçon du téléphérique observent régulièrement des chutes de pierres. Le refroidissement de ces derniers jours ne change rien. La montagne continue à se déliter.

Le 21 août 2022 vers 11h15, le couloir sous le glacier suspendu entre le Mallory et le Frendo a une nouvelle fois montré toute sa dangerosité. En contrebas, à gauche des câbles du téléphérique, une avalanche de blocs a provoqué un grand nuage de poussière qui a mis plusieurs heures à se dissiper en raison de l’absence de vent. C’est un nouvel exemple de l’instabilité actuelle qui réside en haute altitude. S’agissant de ce pan de montagne, chacun des événements géologiques est noté et répertorié par les agents de la Compagnie du Mont-Blanc. Ils sont ensuite transmis aux scientifiques du laboratoire Edytem de Chambéry pour qu’ils puissent mettre en corrélation ces phénomènes, avec leurs propres relevés. Le bilan définitif de l’été ne sera connu que dans quelques semaines.

Les touristes qui empruntent le téléphérique de l’Aiguille du Midi ne doivent pas s’inquiéter. La roche qui supporte les pylônes est contrôlée en permanence par des capteurs qui mesurent en continu la température à l’intérieur des soubassements. A la moindre alerte, le téléphérique serait arrêté, mais nous n’en sommes pas là.

Officiellement, aucune des sept voies menant au sommet du Mont Blanc n’est fermée mais les conditions d’accès fin juillet étaient si dégradées que seuls les alpinistes les plus expérimentés étaient encore capables d’y parvenir.

Lié au réchauffement climatique, le déficit de neige au cours de l’hiver 2021-2022 est responsable de cette situation. En altitude on voit en de nombreux endroits de vastes portions de glaciers mis à nu et présentant une couleur grisâtre, voire jaunâtre là où se sont accumulées pendant l’hiver des poussières de sable en provenance du Sahara. De plus, ils sont hérissés de fractures.

Cela fait plusieurs années que des effondrements se produisent dans le secteur de l’Aiguille du Midi.

Le mercredi 22 août 2018, en fin de matinée, toute une section de l’Arête des Cosmiques s’est effondrée. Pendant plusieurs jours, les alpinistes avaient été avertis du danger et il leur avait été conseillé d’éviter la zone. Selon la presse alpine de l’époque, « cet effondrement montre que le réchauffement climatique continue à dégrader la montagne : le permafrost se réchauffe et les roches se décollent de la paroi. […] Les températures étant toujours élevées, avec un temps sec, de nouveaux écroulements peuvent être redoutés dans les jours ou les semaines à venir. »

Source: presse locale et nationale.

Aiguille du Midi et Arête des Cosmiques (Photos: C. Grandpey)