L’agonie des glaciers alpins : de la Mer de Glace (France) au Pasterze (Autriche) [5ème partie]

Situé dans le sud de la Suisse, dans le canton du Valais, le Glacier d’Aletsch est le plus grand glacier des Alpes. Il est entouré au nord par le massif de la Jungfrau et au sud par la vallée du Rhône. Il présente une longueur d’environ 22 km  et une superficie d’environ 80 km². Comme tous les grands glaciers actifs, sa vitesse de progression varie selon que l’on se trouve dans la partie centrale ou sur les bords où elle est freinée par les frottements. Ce phénomène explique, entre autres, la formation des crevasses. S’agissant de l’Aletsch, la vitesse de progression varie entre 80 et 200 mètres par an.

Selon les glaciologues suisses, les Alpes pourraient perdre 80 % de leurs glaciers si aucun changement ne survient dans l’émission des gaz à effet de serre. Le Glacier d’Aletsch a reculé de 2 600 mètres depuis 1880. Comme pour ses homologues alpins, le recul s’est accéléré depuis 1980 et l’Aletsch a reculé de 800 mètres en 30 ans soit 30 % du recul total.

Selon ces mêmes glaciologues, les glaciers suisses continueront de fondre massivement, même si le réchauffement climatique cesse, ce qui est loin d’être gagné dans le contexte économique actuel. Celui d’Aletsch aura perdu au moins quatre kilomètres et un tiers de sa masse d’ici un siècle. En effet, les glaciers réagissent aux changements climatiques avec des dizaines d’années, voire un siècle, de retard.

Dans une note rédigée sur mon blog le 15 octobre 2016, j’évoquais un problème causé par la fonte du Glacier d’Aletsch. La glace d’amenuisant, les pans de montagne qui entourent le glacier sont fragilisés et des effondrements se produisent. L’un de ces pans menace de s’effondrer en aval du glacier et il est demandé à tous les randonneurs de respecter l’interdiction d’accès aux sentiers pédestres dans une zone de 2 km2.

Une remontée mécanique permettant d’accéder aux abords du glacier d’Aletsch subit elle aussi les effets du mouvement du pan de montagne. Les pylônes d’arrivée de la télécabine d’Aletsch Arena, qui relie Riederalp à Moosfluh, bougent de 1 centimètre par jour. Toutefois, l’exploitant des remontées avait prévu le problème et il a investi 23 millions de francs suisses dans un système qui permet de glisser les pylônes sur un rail pour les maintenir parfaitement droits et ainsi laisser l’installation ouverte. La surveillance est permanente, avec un système d’alarme en cas de gros déplacement.

J’ai emprunté à Fiesch (Valais) en 2017 le double téléphérique qui permet d’accéder à l’Eggishorn d’où l’on a une vue splendide sur le Glacier d’Aletsch. A noter que la première partie de ce téléphérique vient d’être remplacée par un télécabine plus moderne et probablement moins contraignant pour les pylônes.

Photos : C. Grandpey

L’agonie des glaciers alpins : de la Mer de Glace (France) au Pasterze (Autriche) [4ème partie]

L’Office de Tourisme de Chamonix propose une excursion intéressante pour pénétrer dans le monde des glaciers. En un peu plus d’une heure, le Tramway du Mont Blanc, un train à crémaillère, permet d’atteindre le Nid d’Aigle (2372 m) d’où les alpinistes confirmés et bien équipés peuvent accéder aux refuges de Tête Rousse et du Goûter pour l’ascension du Mont-Blanc.

Un sentier part du terminus du train et conduit vers le glacier de Bionnassay. Sans surprise, ce glacier fond et recule, à l’image de ses homologues alpins. Il suffit de regarder le vide béant devant le front du glacier pour se rendre compte de la vitesse à laquelle il a reculé au cours des dernières décennies. Avec le réchauffement climatique et la hausse des températures en altitude, la zone d’accumulation n’est plus suffisamment efficace pour permettre au glacier de se régénérer et d’avancer. En conséquence, l’ablation de la langue est plus forte que sa poussée. Encore plus inquiétant, on observe une perte d’épaisseur de la rivière de glace.

Les glaciologues savoyards estiment que le Bionnassay a perdu quelque 2,5 kilomètres de longueur depuis 1920. Au cours des dernières années, un lac de 70 mètres de long s’est formé au bas du glacier, signe de sa fonte importante. Je recommande aux personnes à bord du train à crémaillère de se placer du côté droit à la montée et du côté gauche à la descente pour pouvoir observer parfaitement ce lac, mais aussi tout le massif et le glacier.

Après être parti du Fayet, le train fait une halte à la gare de St Gervais dont le nom évoque la catastrophe de la nuit du 12 juillet 1892. La rupture d’une poche glaciaire dans le glacier de Tête Rousse a déclenché une gigantesque vague de 300 000 mètres cubes qui a enseveli les thermes de Saint-Gervais et fait au moins 175 victimes. Sous l’effet de cette arrivée d’eau brutale, le torrent du Bon-Nant a débordé, détruisant le hameau de Bionnay, les bains de Saint-Gervais et une partie du hameau du Fayet.

Joseph Vallot explique qu’« au milieu de la nuit, les habitants de l’établissement de bains ont été soudainement éveillés par un bruit formidable, semblable au grondement d’une avalanche. Une partie des bâtiments se sont écroulés, les autres ont été envahis par l’eau jusqu’au premier étage. »

Photos : C. Grandpey

L’agonie des glaciers alpins : de la Mer de Glace (France) au Pasterze (Autriche) [3ème partie]

Je n’ai pas connu le glacier d’Argentière au cours de mon adolescence, mais les images d’archives prouvent qu’il connaît un destin identique à celui de la Mer de Glace et du glacier des Bossons. Pourtant, il fut un temps, au milieu du 19ème siècle, où le glacier présentait encore une allure majestueuse. C’est à partir de cette époque qu’il a commencé à reculer de manière relativement régulière. Quelques soubresauts à la fin du 19ème siècle et au 20ème siècle ont donné l’impression qu’il allait à nouveau progresser, mais le réchauffement climatique a mis un terme à cette illusion.

Dans les années 1915-1920, le glacier arrivait jusqu’à l’église d’Argentière (1 250 mètres). Aujourd’hui, on aperçoit seulement sa partie frontale depuis les virages qui conduisent au col des Montets.

Lorsqu’il arrive au terme du sentier et découvre la partie frontale du glacier d’Argentière , le visiteur est impressionné par l’accumulation de séracs en équilibre plus ou moins instable. De temps en temps, des blocs de détachent et rappellent qu’un glacier est une rivière en mouvement.

Quelques efforts supplémentaires permettent d’atteindre le « point de vue.» qui permet d’admirer un superbe panorama. On a l’impression que le glacier d’Argentière est encore en bonne santé, mais en observant attentivement son encaissant, on s’aperçoit qu’il perd de l’épaisseur et est donc lui aussi victime de la hausse des températures. Un guide local m’a précisé qu’il est aujourd’hui plus compliqué d’atteindre le refuge d’Argentière qu’il y a seulement quelques années.

Vue du village et du glacier d’Argentière prise par Leo de Wehrli au début du 20ème siècle (Source : Wikipedia)

Photos : C. Grandpey

L’agonie des glaciers alpins : de la Mer de Glace (France) au Pasterze (Autriche) [2ème partie]

Comme la Mer de Glace, j’ai découvert le Glacier des Bossons en 1956, époque où sa masse blanche surplombait la vallée de l’Arve. Aujourd’hui, tout comme son voisin le Taconnaz, le glacier des Bossons semble avoir pris peur et recule à toute vitesse vers le haut de la montagne. Le phénomène apparaît surtout dans les clichés que j’ai pris depuis les années 1980.

En observant les photos prises en 2015, 2017, 2019 ou 2020, on constate une perte de glace régulière, en particulier sur le flanc oriental où le rocher est de plus en plus apparent. En septembre 2020, la couleur sombre de la glace trahit sa mauvaise qualité et sa disparition prochaine. La Jonction avec le Taconnaz n’existe plus depuis plusieurs années et le glacier a également tendance à s’amincir.

En fondant, le glacier des Bossons livre aussi des secrets qu’ils cachait sous sa glace. Les glaciers sont des rivières en mouvement. Un jour ou l’autre, elles déposent à leur front des personnes ou des objets disparus plusieurs décennies auparavant.

Le 24 janvier 1966, le vol 101 d’Air India qui reliait Bombay et Londres s’est écrasé dans le massif du Mont Blanc. Le Boeing 707 s’apprêtait à faire une escale à Genève. On pense que le pilote a commis une erreur d’appréciation au moment où il a amorcé sa descente vers la Suisse. Il pensait avoir dépassé le Mont Blanc, ce qui n’était pas le cas, et l’appareil est venu s’écraser en France, près du rocher de la Tournette, à une altitude de 4 750 mètres. Les 106 passagers et 11 membres d’équipage ont tous été tués.

En 1950, un autre vol d’Air India, le Malabar Princess, s’était déjà écrasé au même endroit causant la mort de ses 48 passagers et membres d’équipage.

Régulièrement, des fragments humains et autres débris sont retrouvés dans la zone de ces accidents, ou sont rendus par le Glacier des Bossons. En septembre 2013, un alpiniste savoyard découvrit une boîte contenant des bijoux et des pierres précieuses. En juillet 2015, des nouvelles pièces, incluant de l’argenterie et les fragments d’un gilet de sauvetage, ont été découvertes sur le plateau des Pyramides. En juillet 2017, un réacteur censé provenir de l’appareil a été retrouvé, ainsi qu’un bras et une jambe appartenant vraisemblablement à une femme.

Photos : G & C. Grandpey

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Dernière minute: Comme pour les avions qui se sont écrasés sur le Glacier des Bossons, les restes d’un bombardier américain B-17 Flying Fortress qui s’est écrasé sur l’Eyjafjallajökull (Islande) pendant la Seconde Guerre mondiale apparaissent régulièrement à mesure que le glacier recule. Les dix membres d’équipage ont survécu à l’accident, survenu le 16 septembre 1944. Le bombardier faisait route vers l’Angleterre, après avoir fait le plein à l’aéroport de Keflavík. Les conditions météorologiques étaient mauvaises en Islande ce jour-là; le vent a fait dévier l’avion de sa trajectoire et il s’est finalement écrasé sur le glacier. Heureusement, l’aéronef a fini sa course dans la neige et a continué à glisser sur la pente du volcan avant d’être arrêté par une congère. Une de ses ailes a été arrachée et les moteurs ont pris feu. Une fois l’incendie éteint, les hommes se sont réfugiés dans l’épave. Deux jours après le crash, après avoir aperçu une lumière dans la vallée, ils ont décidé de quitter le glacier et de se diriger vers les zones habitées.
Au fil des décennies, le glacier a ingurgité l’épave et l’a brisée en plusieurs morceaux. Aujourd’hui, comme les Bossons, l’Eyjafjallajökull livre ses secrets. Une hélice et une partie du train d’atterrissage viennent d’être découverts par des randonneurs islandais.
Source: Iceland Monitor (19 septembre 2020).