Sacrifices incas sur l’altiplano (2ème partie) : Les trois enfants du volcan Llullaillaco (Argentine)

L’histoire commence en mars 1999, avec l’une des découvertes les plus importantes en archéologie de haute montagne : la mise au jour des restes de trois enfants incas et de divers objets à leurs côtés, au sommet du volcan Llullaillaco, à 6 700 mètres d’altitude. Ce stratovolcan endormi se situe à la frontière entre l’Argentine et le Chili. Malgré son altitude, on ignore s’il abrite des glaciers ou des plaques de neige et de glace permanentes. Il y a environ 150 000 ans, le flanc sud-est du volcan s’est effondré, provoquant un éboulement qui a atteint une distance de 25 kilomètres du sommet. Lors de la dernière phase éruptive, trois coulées de lave se sont déposées au sommet. Les roches les plus récentes sont datées de 930 ± 140 ans, mais des traces d’activité remontent au 19ème siècle. En l’absence de glace et de neige sur le Llullaillaco, l’état de conservation exceptionnel des trois enfants est attribué au froid extrême qui règne en haute altitude. L’archéologue qui dirigeait l’expédition les a appelés El Niño, la Niña del Rayo et la Doncella.

Vue du Llullaillaco (Crédit photo: Wikipedia)

Des études scientifiques ultérieures ont révélé que le volcan était le siège d’un important sanctuaire de haute altitude où se déroulait un rituel, la Capacocha, moment d’offrandes aux dieux. À côté des enfants ont été découverts 146 objets : de petites statuettes en or, en argent et en tissu, aujourd’hui exposées au Musée archéologique de haute montagne (MAAM) de Salta (Argentine). Ces objets apportent un éclairage nouveau sur l’histoire, les vêtements, l’alimentation et les rituels des Incas, ainsi que sur leur influence dans le nord-ouest de l’Argentine.

La Capacocha, l’une des cérémonies les plus importantes de l’Empire inca, se déroulait généralement pendant le mois des récoltes et consistait en des offrandes au Soleil. Ce rituel était également pratiqué lors d’occasions spéciales telles que le décès, la maladie ou les catastrophes naturelles. Il existait deux types de cérémonies : celles qui consistaient uniquement en l’offrande d’objets, et celles où le rituel prévoyait une offrande humaine, enterrée avec un précieux trousseau.

Des enfants et des adolescents étaient choisis et envoyés des quatre provinces de l’Empire inca à la capitale, Cusco. Ils étaient sélectionnés pour leur beauté et pouvaient appartenir aussi bien à la noblesse qu’au peuple. Considérés comme sacrés, ils devaient être en bonne santé, beaux et sans défaut physique, car on pensait qu’ils transmettaient leur énergie et leur vitalité aux Incas.

Parmi les enfants sélectionnés, certains étaient envoyés dans les quatre provinces de l’Empire au sein de caravanes composées de nobles, de prêtres, de parents des élus, de guerriers et de serviteurs. Ces caravanes partaient en ligne droite, sans se soucier du terrain, en direction du lieu désigné par l’Inca pour la célébration de la Capacocha. Ce pèlerinage pouvait durer de plusieurs semaines à plusieurs mois, selon la destination choisie. À leur arrivée, les lieux de culte étaient préparés, notamment avec le creusement de la fosse où seraient déposés les enfants et les autres offrandes. Les enfants étaient ensuite endormis à l’aide de chicha (alcool de maïs) puis placés dans la fosse avec les autres objets de la cérémonie. Les tombes étaient ensuite scellées. Selon la croyance, les offrandes ne mouraient pas, mais rejoignaient leurs ancêtres pour veiller sur les villages et les provinces de l’Empire inca depuis les hauts sommets.

Lors de la découverte des enfants, les archéologues ont expliqué que La Niñá del Rayo était une enfant de 6 ans. Elle fut retrouvée assise, vêtue d’habits typiques des femmes incas. Des objets miniatures en or et en argent, ainsi que des céramiques et de la nourriture l’accompagnaient. Après son inhumation, une décharge électrique brûla une partie de son corps.

El Niño était un enfant de 7 ans. Il fut retrouvé assis sur une tunique grise. Il avait les cheveux courts, une couronne de plumes blanches autour de la tête et portait une tunique rouge et des mocassins. Tout comme la Niña del Rayo, il présentait une déformation crânienne intentionnelle.

La Doncella était une jeune fille de 15 ans. Elle était vêtue de vêtements typiquement féminins et portait des colliers d’os et d’argent. Ses cheveux étaient tressés en fines nattes et son visage était recouvert de pigment rouge. Elle avait des feuilles de coca dans la bouche. Une couronne de plumes blanches trouvée à côté d’elle indique qu’elle était probablement une « vierge du soleil ».

Source: Terra Altiplano, Archaeo-Histories.

———————————————-

The story began in March 1999, with one of the most important discoveries in the field of high mountain archaeology: the discovery of three children belonging to the Inca civilisation and various objects beside them, on the summit of the Llullaillaco Volcano, at 6,700 m above sea level. It is a dormant stratovolcano on the border between Argentina and Chile. Despite its height, it is not clear whether the volcano has any glaciers or merely patches of perennial snow and ice. About 150,000 years ago, the volcano’s southeastern flank collapsed, generating a debris avalanche that reached as far as 25 kilometres from the summit. During the last eruptive stage, three lava flows were emplaced on the summit. The youngest-dated rocks are 930 ± 140 years old, but there are reports of activity from the 19th century.

As there is no ice or snow on Llullaillaco, the exceptional state of preservation of the three children was attributed to the extreme cold at high altitude. They were named El Niño, la Niña del Rayo and la Doncella by the archaeologist who led the expedition.

Later studies by scientists show that the volcano was the site of an important High Sanctuary where a ritual known as Capacocha was presented to the gods. Alongside these children were found 146 objects: small statues in gold, silver and fabric, which are now on display in the High Mountain Archaeological Museum (MAAM) museum in Salta (Argentina). They provide a little more information about the history, clothing, food and rituals of the Incas and their influence in the northwestern region of Argentina.

The Capacocha, one of the most important ceremonies of the Inca Empire, was usually held during the month of harvest and consisted of making offerings of gratitude to the sun. This ritual was also practiced on special occasions such as death, illness or natural disasters.There were two types of ceremonies: those that only involved the offering of objects, and others in which the ceremonial contemplated a human offering, which was buried with a valuable trousseau.

Children and adolescents were chosen and sent from the four provinces of the Inca Empire to the capital Cusco. They were chosen for their beauty and could belong to both the nobility and the common people. Considered sacred, they had to be healthy, beautiful and without physical defects, as they were considered to give their energy and vitality to the Incas.

Among the children selected, some were sent to the four provinces of the Empire in caravans made up of nobles, priests, parents of the chosen ones, warriors and servants. These caravans set off in a straight line, regardless of the terrain, in the direction of the place designated by the Inca for the celebration of Capacocha. This pilgrimage could last from several weeks to several months, depending on the destination chosen.

On their arrival, the places of worship were prepared, including the digging of the pit for the children and the other objects offered. The children were then put to sleep with the help of chicha (corn alcohol) and then placed in the pit with the other objects of the ceremony, the graves were then closed. According to the belief, the offerings did not die, but they were reunited with their ancestors to watch over the villages and provinces of the Inca Empire from the high peaks.

La Niñá del Rayo is a 6-year-old child. She was found sitting down, wearing typical Inca women’s clothing. She was accompanied by miniature gold and silver objects as well as ceramics and food. After being buried, an electric shock burnt part of her body.

El Niño is a 7-year-old child. He was found sitting on a grey tunic. He had short hair, a crown of white feathers around his head and was dressed in a red tunic and moccasins at his feet. Like the Niña del Rayo, he has an intentional deformation of the skull.

La Doncella is a 15 year old girl. She is dressed in typical feminine clothes and wears necklaces of bone and silver. She is dressed in fine braids and her face is covered with red pigment. There are coca leaves in her mouth. A white feather crown found beside her indicates that she was probably a “sun virgin”.

Source: Terra Altiplano.

Sacrifices incas sur l’altiplano (1ère partie) : La jeune fille du volcan Ambato (Pérou)

Cette histoire est racontée dans mon livre Killer Volcanoes aujourd’hui épuisé, et sur ce blog dans une note publiée le 6 mai 2024.

**********

Dans la région d’Arequipa au Pérou, le volcan Sabancaya culmine à 5967 mètres d’altitude et a connu plusieurs phases éruptives pendant la période historique.

Le Sabancaya et son voisin le Mont Ampato (Crédit photo : Wikipedia)

Plus près de nous, le Sabancaya est entré en éruption le 28 mai 1990. Au fil des jours, des explosions vulcaniennes de plus en plus violentes ont généré des panaches de cendre atteignant 7 ou 8 kilomètres de hauteur, avec des retombées jusqu’à 20 kilomètres de distance. Elles ont incité de nombreux villageois à fuir les pentes du volcan.

Les 23 et 24 juillet 1991, un essaim sismique a donné naissance à plusieurs lahars qui ont submergé quatre villages. Les secousses ont fait s’effondrer des maisons. La presse a fait état de 20 morts, 80 blessés et 3000 personnes qui ont perdu leurs habitations.

De nouvelles explosions se sont produites le 5 et le 7 mars 1994, avec des panaches de cendre de 3 kilomètres de hauteur. L’éruption s’est poursuivie avec des variations d’intensité jusqu’aux alentours du mois de septembre 1998.

L’éruption du Sabancaya en juin 1990 (Crédit photo : Smithsonian Institution

Cette éruption du Sabancaya a eu une conséquence inattendue. La cendre du volcan a fait fondre la glace qui recouvrait le Mont Ampato voisin et exposé une momie inca, Juanita, découverte en 1996 par une équipe d’archéologues. Enveloppée d’un beau châle de laine alpaga, elle a reposé pendant cinq siècles sur la montagne, à 6300 mètres d’altitude, et y serait restée encore longtemps si l’éruption du Sabancaya n’avait pas trahi la présence de sa tombe. Son corps parfaitement conservé a été protégé des bactéries et autres champignons par son enveloppe de glace.

Juanita (Source : WikiCommons)

On pense que la jeune fille, âgée de 12-14 ans à l’époque, a été victime de la Capacocha, cérémonie pendant laquelle les Incas sacrifiaient des enfants aux dieux de la montagne car ils étaient persuadés que le Mont Ampato les approvisionnait en eau tout en les protégeant des avalanches et des tremblements de terre. Un tel sacrifice était un honneur pour un Inca, comme semble le montrer le visage apaisé de la jeune fille qui était agenouillée, tenant son châle d’une main, quand elle a été découverte. Elle était entourée d’offrandes telles que des poteries, de petits sacs de maïs et quelques figurines en or et en argent. Objet d’examens à l’aide de matériel de haute technologie, elle repose désormais au musée d’Arequipa.

Source : Killer Volcanoes. Claude Grandpey. Cégé Editions. 2013)

La découverte de la momie prend une nouvelle tournure aujourd’hui. Un article paru dans le National Geographic en octobre 2023 nous apprend que grâce à une analyse archéologique et à un travail de reconstitution médico-légal minutieux, le visage de Juanita a retrouvé ses traits. Le buste saisissant de la jeune femme constitue la pièce maîtresse d’une exposition présentée au Pérou et est l’objet d’un projet dont le but est de comprendre le drame du sacrifice humain perpétré dans les Andes il y a un demi-millénaire.

Oscar Nilsson, un archéologue et sculpteur suédois, a été capable d’extrapoler la profondeur probable du tissu facial qui recouvrait autrefois le crâne de la jeune fille grâce à une multitude d’outils (scanners, analyse d’ADN, informations sur l’alimentation et les maladies) qui lui permettent de déduire le visage d’un individu.

Puis Oscar Nilsson a imprimé une réplique en 3D du crâne de Juanita et a inséré des patères en bois à sa surface afin de guider la profondeur et le placement de chacun des muscles, faits à la main à partir d’argile modelable. Ajoutés un à un, les yeux, le nez, les tissus fragiles à la texture de corde ont formé un visage humain.

Après avoir réalisé un moule en silicone du buste, il a ajouté des centaines de cheveux et de pores individuels tout en nuances de brun et de rose. Tout cela a pris dix semaines. Le résultat, habillé de robes tissées par des Péruviennes du Centre des textiles traditionnels, constitue l’attraction principale de l’exposition « Capacocha : dans les pas des dieux incas » qui se tient jusqu’au 18 novembre au Musée des sanctuaires andins, à Arequipa.

La reconstitution sera exposée à côté de la momie de Juanita et sera accompagnée des histoires de quinze autres enfants choisis pour le rituel du Capacocha et sacrifiés au sommet de l’Ampato ou d’autres pics andins.

En effectuant des analyses toxicologiques et médico-légales sur les restes d’un bébé et de quatre victimes âgées de six à sept ans présentées dans l’exposition, les scientifiques ont découvert qu’elles avaient été particulièrement choyées dans les mois précédant leur sacrifice et qu’elles avaient bénéficié d’un régime alimentaire composé de feuilles de coca, de vignes d’ayahuasca et d’alcool dans les semaines qui ont précédé leur mort ; c’était moins pour les intoxiquer que pour faire en sorte que ces jeunes enfants restent calmes et n’éprouvent pas d’anxiété alors que le moment du sacrifice approchait à grands pas.

Source : National Geographic.

Juanita, la Fille des glaces d’Ampato, telle que reconstituée par l’archéologue et sculpteur Oscar Nilsson. (Musée des sanctuaires andins à Arequipa)

—————————————————-

This story is told in my now out-of-print book Killer Volcanoes, and on this blog in a post published on May 6, 2024.

**********

In the Arequipa region of Peru, the Sabancaya volcano peaks at 5967 meters above sea level and has experienced several eruptive phases during the historical period.
Closer to us, Sabancaya erupted on May 28th, 1990. Over the days, increasingly violent Vulcanian explosions generated plumes of ash reaching 7 or 8 kilometers in height, with ashfall as far as 20 kilometers away. It prompted many villagers to flee the slopes of the volcano.
On July 23rd and 24th, 1991, a seismic swarm caused several lahars which submerged four villages. The tremors caused houses to collapse. The press reported 20 dead, 80 injured and 3,000 people who lost their homes.
New explosions occurred on March 5th and 7th, 1994, with ash plumes 3 kilometers high. The eruption continued with variations in intensity until around September 1998.

This Sabancaya eruption had an unexpected consequence. Ash from the volcano melted the ice that covered nearby Mount Ampato and exposed an Inca mummy, Juanita, discovered in 1996 by a team of archaeologists. Wrapped in a beautiful alpaca wool shawl, she rested for five centuries on the mountain, at an altitude of 6,300 meters, and would have remained there for a long time if the eruption of Sabancaya had not betrayed the presence of her tomb. Its perfectly preserved body was protected from bacteria and other fungi by its covering of ice.
It is believed that the young girl, aged 12-14 at the time, was a victim of the Capacocha, a ceremony during which the Incas sacrificed children to the mountain gods because they were convinced that Mount Ampato supplied them with water while protecting them from avalanches and earthquakes. Such a sacrifice was an honor for an Inca, as seems to be shown by the peaceful face of the young girl who was kneeling, holding her shawl in one hand, when she was discovered. She was surrounded by offerings such as pottery, small bags of corn and some gold and silver figurines. Subject to examination using high-tech equipment, it now rests in the Arequipa museum.
Source: Killer Volcanoes. Claude Grandpey. Cégé Editions. 2013)

The discovery of the mummy takes a new turn today. An article published in National Geographic in October 2023 tells us that thanks to an archaeological analysis and meticulous forensic reconstruction work, Juanita’s face has regained its features. The striking bust of the young woman forms the centerpiece of an exhibition presented in Peru and is the subject of a project whose aim is to understand the drama of human sacrifice perpetrated in the Andes half a millennium ago.

Oscar Nilsson, a Swedish archaeologist and sculptor, was able to extrapolate the likely depth of the facial tissue that once draped Juanita’s skull—using everything from CT scans to information about diet and disease—to make educated guesses about her face. Then he printed a 3D replica of Juanita’s skull, plugging wooden pegs onto its surface to guide the depth and placement of each muscle. Eyes, a nose, the tissues that constitute a human face were added in turn. After using a mold to make a silicone bust, he added hundreds of individual hairs and pores in shades of brown and pink. The work took 10 weeks. The resulting sculpture, wrapped in robes woven by women from Peru’s Centro de Textiles Tradicionales del Cusco, is the main attraction of “Capacocha: Following the Inca Gods,” which opened in November 2023 at the Museo Santuarios Andinos in Arequipa.

The reconstruction will beaccompanied by the stories of 18 additional children selected for capacocha atop Ampato and other Andean mountains.

When conducting toxicological and forensic analyses of the remains of a toddler and four six- to seven-year-old victims of capacocha, the researchers found that they were well nourished in the months before their sacrifice. They were also fed coca leaves, ayahuasca vine, and alcohol in the weeks before their deaths. It was not so much to intoxicate them as to keep them sedated and anxiety free in the moments preceding their sacrifice.

Source : National Geographic.