Agung (Bali / Indonésie) : Pilotage à vue // Visual monitoring

Dans les années 2000, j’assistais à une conférence donnée à l’Université de Lyon par le regretté François Le Guern, géochimiste et ancien membre de l’équipe Tazieff. Il a débuté ses propos en ces termes : « Je ne sais pas, nous ne savons pas, prévoir une éruption volcanique ». Cette phrase me revient sans cesse à l’esprit en observant les incertitudes qui entourent actuellement l’éruption de l’Agung. Plus qu’à des prévisions, les scientifiques indonésiens et étrangers se livrent à un jeu de pronostics. La grande question est de savoir si l’éruption prévue – à condition qu’elle ait lieu – ressemblera à celle de 1963 qui reste le seul point de repère digne de ce nom. En effet, on ne sait que très peu de choses, pour ne pas dire rien, sur l’histoire éruptive de l’Agung. Si l’on consulte la base de données de la Smithsonian Institution, on se rend vite compte que l’on manque cruellement d’informations sur les éruptions de 1808 et 1843, les seuls événements répertoriés avant celui de 1963. Les informations concernant cette dernière éruption s’appuient largement sur les témoignages de personnes ayant assisté à la colère du volcan.

Sur le plan scientifique, aucun paramètre n’indique à coup sûr la suite des événements. Les sismographes s’agitent de temps en temps et montrent clairement qu’un magma juvénile est apparu dans les entrailles du volcan. On a assisté à une inflation de l’édifice au mois de septembre avant le réveil du volcan, mais la tendance s’est stabilisée depuis. Les observations du cratère  révèlent la présence d’un amas de lave incandescente qui occupe moins de la moitié du gouffre. Certains volcanologues locaux pensent que le cratère pourrait se remplir et atteindre le point de débordement à la mi décembre. Les données satellitaires révèlent une anomalie thermique sur le volcan, ce qui semble tout compte fait assez normal. Il serait intéressant d’avoir les informations fourniess par l’interférométrie radar mais, à ma connaissance, rien n’a été diffusé à ce sujet. Les émissions de SO2 n’atteignent pas les sommets.

Nous sommes donc dans une situation d’attente. Les autorités indonésiennes ont appliqué le principe de précaution et mis à l’abri les populations vivant à moins de 10 km du cratère. C’est une sage décision, même s’il n’est pas facile de garder pendant des semaines des dizaines de milliers de personnes dans des centres d’hébergement provisoires. Il faut tout de même savoir, comme je l’ai fait remarquer précédemment, que la zone d’exclusion présente des failles et qu’un grand nombre de paysans continuent à s’occuper de leurs lopins de terre et de leur bétail sur les pentes de l’Agung. Gare à eux si le volcan se réveille brutalement !

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In the 2000s, I attended a lecture given at the University of Lyon by the late François Le Guern, a geochemist and former member of the Tazieff team. He began his remarks with these words: « I cannot, we cannot, predict a volcanic eruption ». This sentence keeps coming back to me as I look at the uncertainties that currently surround the eruption of Mt Agung. More than forecasts, Indonesian and foreign scientists are engaged in a game of betting. The big question is to know whether the planned eruption – if it takes place – will look like the one in 1963, which remains the only real landmark. Indeed, we know very little, if anything, about the eruptive history of Mt Agung. If one looks at the Smithsonian Institution’s database, one quickly realizes that there is a dearth of information about the eruptions of 1808 and 1843, the only events listed before that of 1963. Information about the last eruption relies heavily on the testimonies of people who witnessed the volcano’s wrath.
From a scientific point of view, no parameter indicates with certainty what will happen next. The seismographs are reacting from time to time and clearly show that juvenile magma appeared in the bowels of the volcano. There was some inflation of the edifice in September before the volcano becale active again, but the trend has since stabilized. Observations of the crater reveal the presence of a heap of incandescent lava that occupies less than half of the vent. Some local volcanologists believe that the crater could fill up and reach the overflow point by mid-December. Satellite data reveal a thermal anomaly on the volcano, which seems quite normal. It would be interesting to have more information provided by radar interferometry but, to my knowledge, nothing has been teleased in this domain. SO2 emissions are not that big.
We are therefore in a situation of waiting. The Indonesian authorities have applied the precautionary principle and sheltered populations living within 10 km of the crater. This is a wise decision, even if it is not easy to keep tens of thousands of people in temporary shelters for weeks. It is important to know, as I pointed out earlier, that the exclusion zone is flawed and that a large number of peasants continue to tend their plots of land and livestock on the slopes. of Mt Agung. They might be in trouble if the volcano wakes up suddenly!

En ce moment, l’Agung se contente d’émettre quelques panaches de vapeur…

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4 réflexions au sujet de « Agung (Bali / Indonésie) : Pilotage à vue // Visual monitoring »

  1. Bonjour Claude,
    Si François LE GUERN, de par ses qualités exceptionnelles de grand sportif, de spécialiste en chimie et en géologie, a acquit une si grande expertise mondialement reconnue, en matière de gaz éruptifs, nature, transformation et signification, et en connaissance de terrain du monde des volcans, c’est qu’en intégrant, secondant, animant l’équipe d’Haroun TAZIEFF il aura pu parfaire son approche scientifique de la volcanologie. Mais ce n’est pas par conviction personnelle qu’il aura pu exprimer l’imprévisibilité d’une éruption volcanique, mais bien en cautionnant un constat d’évidence que Tazieff aura mainte fois répété lors de ses nombreuses expéditions. Par contre, devant cet état de fait, l’un comme l’autre exprimait, outre cette incompréhension, leur ferme volonté de progresser et in fine d’arriver à en mieux cerné les causes. Le grand maitre et créateur de la volcanologie moderne est bien Haroun TAZIEFF, mais qui n’aurait pas pu énoncer si clairement ses thèses sans le concours quotidien et l’apport de la spécialité de Fanfan.
    Il est fort regrettable et assez déprimant que l’œuvre de ces deux géniaux créateurs et scientifiques communiquant, n’est pas été poursuivie avec la même ardeur et volonté d’avancer dans la réelle compréhension des mécanismes éruptifs. A ne pas l’avoir fait, nous en sommes encore là, à « blablater » devant l’évènement sans produire une once ou un soupçon d’avancée significative. Il semblerait que dramatiquement se vérifie, mais pour de vrai cette fois, le fameux dit-on Normand du « Peut-être bien que oui, peut-être bien que non », qui originellement était une boutade cachant en arrière plan une parfaite connaissance du devenir des récoltes et donc de leur prévision.
    Gloire aux grands Hommes
    Bonne journée
    Pierre Chabat

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    1. Bonjour Pierre,
      Je vous remercie très sincèrement pour cet hommage à Fanfan Le Guern et à son « patron » (comme il l’appelait) Haroun Tazieff. J’ai eu le privilège de communiquer avec Garouk jusqu’à sa mort; sa dernière lettre était rédigée par sa secrétaire car sa santé ne lui permettait plus de s’exprimer. Quelques jours plus tard, je faisais partie des quelques personnes informées de sa disparition. Fanfan a été emporté par la maladie de Charcot et, lui aussi, je l’ai connu jusqu’à ses derniers jours. Je me suis rendu plusieurs fois à Villebon. Catherine, son épouse, m’avait fait comprendre qu’il s’alimentait plus volontiers quand je venais lui tenir compagnie. Malheureusement, mon aide n’a pas suffi et il a cessé de vire peu de temps après. C’était un homme remarquable avec lequel j’avais établi une certaine complicité. Lui et son patron me manquent beaucoup. Il n’y a plus guère d’hommes de terrain comme eux…et nous pilotons à vue en volcanologie.
      Bonne journée.
      Claude Graandpey

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      1. Bonsoir Claude,
        Il existe à mon sens une « imprécision de pensée » lorsque l’on parle de volcanisme. En effet, sont parfaitement décrites et relativement connues, les raisons et les conditions de l’apparition et du comportement d’un magma, fusion, variation de densité, stockage, cristallisation fractionnée et différenciation…puis le déroulement d’une éruption dont la définition, rappelons le est « une période d’activité d’un volcan pendant laquelle il émet différents matériaux, laves, tephras, gaz et cendres », caractérisée par une motricité gazeuse, une teneur en silice, l’intervention de l’eau, ou de l’air dans la croissance d’un panache,… bref, phases prémonitoires, paroxysmale ou post éruptive, tout semble avoir été dit et parfaitement décrit.
        Par contre que se passe-t-il entre ces deux phases : magmatisme et éruption ?
        C’est justement la question qui demeure énigmatique puisque presque pas documentée, ni même qu’expérimentée. Oui, on comprend que dans certaines conditions de température de pression et/ou de volume, les changements d’état de la matière provoquent des phénomènes que l’on peut largement décrire et souvent expliquer. Le problème est que, comme on dit « un certain nombre de choses », lorsque l’on ne sait pas combien, dire « certaines conditions »ne nous renseigne pas vraiment sur l’échelonnage ou la durée et les impacts successifs de ces conditions qui deviennent donc de fait incertaines. Par exemple, s’il existe certaines conditions dans lesquelles les gaz se vaporisent, n’en existerait-ils pas d’autres, très proches des premières qui les feraient se re-dissoudre ?
        C’est donc dans « d’incertaines conditions » que l’Agung récupérera son magma et saura le transformé en panache éruptif dévastateur, ou pas d’ailleurs.
        On a vraiment l’impression que la vraie volcanologie se joue sur le terrain avec des Personnes très observatrices, dévouées et perpétuellement en éveille, qui nous indiquent l’état réel vers lequel un volcan semble se diriger. Les ayant rencontrées sur un des observatoires du Merapi à Java, je dois dire que ma confiance était allée davantage vers leur pronostics et jugements d’expérience, que vers la grande alerte qui avait été donnée, et qui finalement était injustifiée.
        S’il faut de tout pour faire un monde, il est préférable de choisir avec qui on souhaite le découvrir. Ne pensez-vous pas ?
        Amitiés
        Pierre Chabat

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